Imagine"Imagine

Tyffanie regardait mamie Georgette qui était en train de débarrasser la table. Elle avait un air sérieux, aussi sérieux que peut l’être une petite fille de treize ans. Se levant pour aider, elle entreprit à son tour d’empiler les assiettes et de rassembler les couverts, sans se départir du masque de tension qui remplaçait son habituel minois enjoué.

Mamie Georgette voyait bien que sa petite fille était préoccupée, toutefois elle la connaissait assez pour savoir que si elle lui posait une question à ce sujet, l’adolescente se fermerait et qu’il serait alors très difficile de l’aider à faire sortir ce qui la tracassait. Au cours de ses nombreuses années d’existence, la vieille dame avait appris la patience et l’art de l’utiliser. Elle attendit donc que Tyffanie fasse le premier pas et prononce le premier mot.

Ce n’est que lorsque la vaisselle fut achevée et disposée sur l’égouttoir dans un ordre bien précis que ce premier mot fut enfin lâché.

« Dis-moi, mamie…

— Oui ? »

La petite était encore hésitante, mais était désormais contrainte de poursuivre.

« Un jour, tu pourrais trouver un nouveau fiancé, mamie. »

La grand-mère dut se retenir de sourire autant que d’écarquiller les yeux d’étonnement.

« Un fiancé ? Mais qu’est-ce qui te fait penser à une chose pareille ?

— Réponds-moi, tu crois que ça arrivera ?

— Ça fait maintenant quinze ans que papy Gilles est parti, c’était avant ta naissance. Il ne t’a pas connu, le pauvre. Depuis tout ce temps, j’ai fini par m’habituer à son absence, et bien qu’il me manque toujours, je peux t’assurer que je n’aurai jamais d’autre fiancé.

— Mais si ça arrivait ?

— Ça ne risque vraiment pas, ma petite chérie !

— Mais imagine, mamie. Imagine…

— Bon. J’imagine. »

Grand-mère Georgette tenta de penser à la présence d’un homme dans cette maison, cependant l’image de grand-père Gilles s’imposait invariablement.

« Si tu as un nouveau fiancé, il va venir habiter ici avec toi, n’est-ce pas ?

— Alors, ça, je te promets que non ! Personne ne vivra avec moi. J’ai ma tranquillité, mon indépendance, je les aime et j’aurais du mal à m’en passer. Sans compter mes manies de vieille !

— Ben, pourtant, c’est comme ça que ça se passe, avec un fiancé !

— Ça ne se passera pas comme ça avec moi.

— Imagine, mamie… »

Grand-mère Georgette soupira. Cette gamine lui faisait faire de ces choses…

« Bon, d’accord, j’imagine. J’ai un nouveau fiancé, et il vient s’installer ici. Et alors ?

— Ben alors… Il va dormir dans ton lit ?

— Quoi ? Sais-tu quel âge j’ai, ma petite ?

— Mais on a dit qu’on imagine !

— Ah, c’est vrai, oui. Imaginons, donc. Il est dans mon lit. Le pauvre. »

Tyffanie hésitait visiblement à continuer. Mamie Georgette se rendait compte que la situation atteignait les limites de ce que l’adolescente pouvait imaginer, et elle en riait intérieurement. La jeune fille se lança.

« Alors, vous allez faire de gros câlins ? »

La grand-mère se contenta de lever les yeux au ciel. Elle ne rétorqua rien, sachant à l’avance ce que lui répliquerait Tyffanie.

« Et après, tu vas avoir un bébé dans le ventre. »

Cette fois, c’était la vieille dame qui voyait les limites de son imagination complètement dépassées.

« Mais ma chérie, j’ai soixante-quatorze ans ! Maintenant, tu sais ce que c’est que d’avoir les règles ? Maman t’a expliqué ce que c’est et à quoi ça sert ?

— Oui, c’est qu’on est prête pour avoir des bébés, un truc comme ça.

— Eh bien, ça ne dure pas toute la vie. Et moi, je suis bien trop vieille pour avoir un enfant ! C’est comme les yaourts, quand ils sont trop anciens, ils ne sont plus bons. Ça fait plus de vingt ans que je n’ai plus mes règles. C’est vraiment impossible que j’aie un bébé dans le ventre. IM-POS-SIBLE ! »

Tyffanie soupira d’un air découragé.

« Vraiment, tu peux pas imaginer ? »

Mamie Georgette prit le parti de rire ouvertement. Quand cette petite avait une idée dans la tête, elle la suivait jusqu’au bout ! Si elle était aussi résolue pour toutes les choses de la vie, elle irait loin.

« D’accord, » capitula la grand-mère « j’imagine que j’ai un bébé dans le ventre.

— Ce bébé, il va naître, et tu vas t’occuper de lui ?

— Évidemment. Au point où l’on en est, on peut imaginer ça aussi. Je l’allaiterai, je lui changerai ses couches, je me lèverai la nuit… »

De nombreux et doux souvenirs envahirent l’esprit de la vieille Georgette. Ce qu’elle les avait dorlotés et aimés, ses bébés ! Comme elle avait tout fait pour eux, et combien elle regrettait désormais de ne pas avoir davantage profité de ces jours merveilleux ! Elle avait même pesté, à l’époque, contre les nuits trop courtes et les lessives trop fréquentes. Que ne donnerait-elle pas pour connaître à nouveau ces magnifiques tourments ? Mais l’horloge de la vie avait tourné, et elle en était réduite à imaginer, sous la dictée de sa petite-fille, qui assena brusquement :

« Mais alors, ce bébé… tu vas l’aimer plus que moi ! »

Tyffanie éclata en sanglots en se jetant dans les bras de la vieille dame.

Mamie Georgette sentit ses yeux s’emplir de larmes. Elle serra sa petite-fille très fort contre son cœur et lui murmura :

« Imagine… imagine que tu sois ma princesse, ma perle rare, mon unique étoile, et que jamais, jamais je ne puisse aimer qui que ce soit davantage que toi. Et imagine que ce soit vrai… »


Commentaire

Imagine — 4 commentaires

  1. Oh qu’elle est belle et émouvante, c’est minifiction !
    Bien observée.
    On y retrouve la ténacité des enfants lorsqu’ils ont une idée en tête… et la tendre sagesse des anciens pour les rassurer.
    Je ne te demanderai pas d’imaginer que je te félicite, parce que je le fais 🙂

    • Imagine que cette histoire m’ait été racontée par ma voisine. Imagine que ce ne soit pas entièrement une fiction.
      Et imagine que ça t’arrive, quand tu seras devenu p@py. 😀

  2. Délicieux dialogue entre entre une Mamie patiente et remplie d’affection et sa petite fille avide de tendresse. La vie telle qu’elle doit être.

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