Une histoire à vous glacer le dosUne histoire à vous glacer le dos

Paris, avril 2013. Le type avançait d’une démarche féline et menaçante. Sous ses aisselles, deux bosses trahissaient la présence des armes dont il ne se séparait jamais, pas même pour aller faire pipi.

« Ça, à mon avis, c’est pas bon, ce passage. Tu décris un mec qui doit avoir l’air sombre et dangereux, qui est peut-être un tueur, et tu l’envoies “faire pipi”. Pourquoi pas préciser “dans le popot”, tant que tu y es ?

— Et si je mets “…pas même pour aller aux toilettes” ?

— À la limite… mais tout juste. Je continue…

— Oui, continue… »

Il pénétra dans la gare Montparnasse, vérifia les horaires des trains en partance pour Brest et se dirigea, l’air renfrogné, vers la consigne. Il déposa la plus petite de ses deux valises dans un des compartiments, le referma, et glissa la minuscule clé dans la poche de son pantalon.

« Il y a un truc qui cloche, dans ce passage.

— Et pourquoi ?

— Tu connais la gare Montparnasse ?

— De réputation.

— Eh ben moi, je la connais bien. La consigne est dans une espèce d’entresol pas évident à trouver et en plus très mal indiqué. Quand tu entres, tu déposes tes sacs sur un tapis roulant pour qu’ils passent aux rayons X, et toi tu franchis un portique de sécurité, comme dans les aéroports. Ensuite, et c’est là le plus important, les compartiments comportent un clavier. Quand tu le fermes, tu choisis un code pour pouvoir rouvrir quand tu reviendras. Il n’y a pas de clé.

— …

— Tu dis plus rien ?

— C’est que… faut qu’il y ait une clé. Un peu plus loin dans le livre, le type va la perdre, elle sera trouvée par la mauvaise personne, et l’avenir du monde sera en danger. Tu sais pas ce qu’il y a dans la valise ! C’est une histoire à te glacer le dos.

— Faut que tu trouves autre chose.

— Tu crois que beaucoup de gens connaissent la consigne de la gare Montparnasse ?

— Évidemment ! Mais même s’il n’y avait que moi, ce serait suffisant. Écrire un roman, ça consiste aussi à très bien se renseigner sur le moindre détail.

— …

— Tu dis plus rien ?

— Et la gare de l’Est, tu la connais ?

— Non. »

Il pénétra dans la gare de l’Est, vérifia les horaires des trains en partance pour Brest et se dirigea, l’air renfrogné…

« Mais ça va pas du tout, ça, c’est pire !

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— La gare de l’Est, c’est les trains pour aller en Loraine, en Alsace, et en Allemagne. Pour te rendre à Brest, t’as pas le choix, c’est par Montparnasse.

— Mais tu m’as dit que Montparnasse, ça n’allait pas ! Faudrait savoir.

— Je t’ai juste dit que les consignes de la gare Montparnasse ferment avec une serrure électronique, et non une petite clé en métal.

— Je te parle de l’avenir du monde, et toi, tu me prends la tête avec une histoire de clé qui passe à l’Ouest.

— Quoi ?

— Ah ! non, je m’embrouille, avec tes salades. C’est parce que plus loin, dans le bouquin, il y a un opposant au régime soviétique qui fuit l’URSS et qui passe à l’Ouest.

— Mais c’est pas possible !

— Et pourquoi encore, Mâdâme Je-sais-tout ?

— Parce que tu as dit au début que ça se passe en 2013. Ça faisait déjà une paye que le régime soviétique était tombé et que l’URSS avait éclaté. Ça s’est passé en 1990 et 1991.

— Mais tu m’énerves ! Tu as décidé de me casser mon roman, c’est ça ? Ou tu es jalouse parce que moi j’ai réussi à en écrire un ?

— Mais pas du tout, qu’est-ce que tu délires ? Faut quand même que ton récit soit cohérent, sinon, le lecteur aura vite fait de le refermer, ton beau livre.

— …

— Tu dis plus rien ?

— Écoute, on va faire quelque chose : tu lis le truc, et quand tu auras fini tu me diras ce que tu penses de l’histoire, sans t’occuper du reste, sinon on va pas avancer. D’accord ? Pour les détails incohérents, tu me feras une liste, je corrigerai plus tard. OK ?

— OK, si tu veux. Mais la liste risque d’être longue.

— Lis, s’il te plaît. »

…se dirigea, l’air renfrogné et d’un pas rapide, vers la voie 78.

« Y en a tant que ça, à Montparnasse ?

— Lis, nom d’un chien ! »

Il allait en ligne droite, sans se préoccuper des gens qui pouvaient se trouver sur son chemin. Il les bousculait sauvagement de sa large carrure, mais en voyant son froid faciès de tueur, aucun n’osait protester.

« Bof. Je peux dire quelque chose ?

— Non. »

Il avança le long du quai d’un air si décidé qu’on aurait pu croire qu’il voulait aller ainsi jusqu’à Brest. Parvenu à son wagon, il monta en haut du marchepied.

« Ah, non ! Ça, je ne le laisse pas passer !

— Qu’est-ce que tu ne laisses pas passer ?

— “il monta en haut”. C’est un pléonasme, c’est horrible à entendre.

— Un pléo naze ? Kézako ?

— C’est quand tu dis deux fois la même chose. Monter en haut… Tu es déjà monté en bas, toi ?

— Thérèse, tu commences à me courir sur le haricot, avec tes manies de vieille fille. Rends-moi ce bouquin.

— Volontiers !

— J’abandonne la littérature. À partir de maintenant, je vais me consacrer à la musique, et composer des symphonies. Et n’essaie pas de me faire changer d’avis, je ferai la sourde oreille.

— Mais arrête de faire la gueule. Reviens, Ludwig !

— Hein ? Tu m’as parlé ? J’entends que dalle… »


Commentaire

Une histoire à vous glacer le dos — 11 commentaires

  1. Tu m’as pris à froid avec ton histoire, et ta chute en jette un aussi…
    Mais sans rire, voilà une nouvelle qui nous rafraîchit ! Merci !

    Sinon, pour se rafraîchir, il y a un truc de geek: tu te mets devant l’écran de ton ordi et tu tapes la touche F5.

    • 🙂 Je ne connaissais pas le coup du rafraichissement, merci ! 😀
      Mais je sais qu’un geek, c’est quelqu’un qui croit que dans un kilomètre, il y a 1024 mètres.

  2. J’ignorais que les types à l’air sombre et dangereux ne faisaient jamais pipi.

    Merci pour cette histoire instructive, Claude.

    Sur ce, je vais boire un coup et faire pipi. 😛

  3. Pipi ou pas, aujourd’hui, c’est sur-prenant ton histoire Claude, et… oui, rafraichissant ! J’en ris encore, merci Claude, et bon orage ! Ici, tout est noir, à me, comment dirais-je, glacer le dos !

  4. J’en connais qui ont plus mal tourné. Toi, par exemple : dire qu’au départ tu voulais entrer dans un country-band pour y jouer de la harpe. A quoi avons nous échappé ?

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