088-HeureRodentHamstersÀ l’heure où rôdent les hamsters

Le chien de Lam­bin, du troi­sième, avait pis­sé sur le paillas­son de Dufresne, du second.

Lam­bin expli­qua que l’accident était impos­sible, car il s’y connais­sait par­fai­te­ment en dres­sage. Alors, Dufresne l’a accu­sé d’avoir fait exprès, et il a vidé sa pou­belle devant la porte de Lam­bin.

Mar­chand, du qua­trième, a pris par­ti pour Lam­bin et il a ver­sé du sirop d’érable dans la boîte à lettres de Dufresne. Du coup, Ben­hi­sham, du pre­mier, s’est ran­gé aux côtés de Dufresne et, dans le garage à deux-roues com­mun, il a tar­ti­né les selles de Lam­bin et Mar­chand avec de la m…

Saku­ma, du troi­sième, a fait corps avec ses voi­sins d’en haut, et au moyen d’une seringue, il a dépo­sé quelques gouttes d’acide dans les ser­rures de ceux d’en bas. Bou­chart, du pre­mier, mili­taire en retraite, prit les choses en main afin d’organiser la contre-attaque dans les règles. Une nuit, aidés de Lacrouts, du second, ils ont col­lé les paillas­sons du haut à la glu.

Au qua­trième, Dufour aus­si était retrai­té, mais de la police, et à ce titre fut dési­gné chef du haut.

Voi­là com­ment tout avait com­men­cé : avec une pisse de chien !

088-HeureRodentHamstersImmeubleSous l’autorité des deux lea­ders, le conflit s’est vite struc­tu­ré. C’est pas parce qu’on fait la guerre qu’on doit se lais­ser aller à l’anarchie et au désordre. Il fut déci­dé après négo­cia­tions que les com­bats auraient lieu dans les cou­loirs des caves chaque nuit entre vingt-trois heures et une heure. (Entre minuit et trois heures les ven­dre­di et same­di soir.) Les seules armes auto­ri­sées par ces accords étaient le pis­to­let à eau (de loin) et le feutre mar­queur (pour le corps à corps), char­gés uni­que­ment d’encre effa­çable. Les pri­son­niers, s’il y en avait, seraient libé­rés à la fin de chaque bataille. À la ses­sion sui­vante, ils repren­draient doci­le­ment leur condi­tion de cap­tifs. À leurs coéqui­piers de les déli­vrer, à eux de s’évader.

Par-des­sus tout, il y avait un mot d’ordre abso­lu, une prio­ri­té totale, une règle éri­gée en loi uni­ver­selle : les femmes devaient être tenues à l’écart. La guerre, c’est une affaire d’hommes ! C’est qu’elles auraient été capables d’exiger l’arrêt immé­diat des hos­ti­li­tés. Et ça, il n’en était pas ques­tion, car ces mes­sieurs s’amusaient vrai­ment.

Ils s’amusaient, mais le conflit était sérieux. L’antagonisme entre ceux-du-haut et ceux-du-bas était tout à fait réel. Mais comme les hommes tenaient pré­ci­sé­ment à aller jusqu’au bout, ils eurent la sagesse de cir­cons­crire les opé­ra­tions mili­taires dans un cadre qui les met­taient à l’abri d’un ces­sez-le-feu impo­sé contre leur volon­té par les forces conju­gales. Cet aspect ne concer­nait ni Mar­chand, qui était céli­ba­taire, ni Bou­chart, qui était veuf.

Durant les jour­nées, cha­cun rumi­nait des ruses. Pour ceux qui tra­vaillaient encore, on dut déplo­rer une cer­taine baisse de ren­ta­bi­li­té devant l’ouvrage. Les autres, retrai­tés et chô­meurs, eurent davan­tage le loi­sir de se consa­crer à l’élaboration de stra­té­gies. Le soir, tous les hommes se retrou­vaient donc dans les caves, zone où les femmes ne met­taient jamais les pieds, car elles avaient la répu­ta­tion d’être infes­tées de sou­ris. Ces sous-sols étaient consti­tués d’une dou­zaine de cel­lules — une par appar­te­ment plus quelques sur­nu­mé­raires —, et de plu­sieurs cou­loirs étroits qui se croi­saient en for­mant un cir­cuit éton­nam­ment com­pli­qué pour un si petit immeuble.

Cet état de fait auto­ri­sait l’application de tech­niques habi­tuel­le­ment réser­vées à la gué­rilla urbaine. On vit donc appa­raître des sni­pers, des bar­ri­cades, des raids éclair, etc. Les com­bat­tants uti­li­saient des tenues spé­ci­fiques qu’ils lais­saient sur place dans une des caves, ce qui leur évi­tait toute ques­tion gênante de la part des dames.

Ain­si, la guerre de la rési­dence prit un rythme de croi­sière, si l’on peut le défi­nir de la sorte. Il fut rapi­de­ment évident que les fac­tions en pré­sence n’avaient pas vrai­ment envie de vaincre, car cela signi­fie­rait la fin du jeu, ce qu’aucun des bel­li­gé­rants ne sou­hai­tait.

Un jour, Lacrouts dut s’absenter pour rai­sons pro­fes­sion­nelles. D’un com­mun accord, les autres déci­dèrent qu’il n’y aurait pas de com­bats ce jour-là pour ne pas léser ceux-du-bas, en effec­tif réduit. Lacrouts igno­rait cette réso­lu­tion. Et comme son dépla­ce­ment fut annu­lé au der­nier moment, il se pré­ci­pi­ta sur le théâtre des opé­ra­tions à l’heure rituelle, pour le trou­ver désert. « Si j’avais su, je serais pas venu ! » décla­ra-t-il, dépi­té.

Mme Dufresne et Mme Saku­ma entre­te­naient de longue date de solides rela­tions ami­cales. Aus­si, Mme Saku­ma invi­ta-t-elle la famille Dufresne à venir sou­per un ven­dre­di soir. Tan­dis que ces dames devi­saient avec entrain, les mes­sieurs, contrai­re­ment à leurs habi­tudes, gar­daient leurs dis­tances. La pru­dence la plus élé­men­taire leur décon­seillait tout rap­pro­che­ment avec l’ennemi. Qui sait quels avan­tages il pour­rait en tirer une fois de retour sur le ter­rain ?

Le jeune fils Saku­ma éle­vait un ham­ster dans une cage. Mme Dufresne cher­cha l’animal, mais celui-ci res­tait caché, tapi sous sa litière. « C’est une espèce noc­turne. », expli­qua le gamin. « Il ne sort que la nuit. Il a l’air calme et mignon, comme ça, mais deux mâles réunis se battent avec vio­lence jusqu’au sang ! »

Une fois le repas ache­vé, lorsque cha­cun fut ren­tré chez lui et tout le monde cou­ché… Dufresne et Saku­ma se retrou­vèrent comme de cou­tume dans le sous-sol et se livrèrent cette nuit-là à un com­bat sin­gu­lier qui res­ta dans les annales.

Nul ne sou­hai­tait la fin de ce jeu de guerre, mais il prit fin, pour­tant.

Un soir où la ten­sion avait été trop forte entre les deux armées, les échanges d’hostilités débor­dèrent les limites qui avaient été impo­sées. Dans le feu de l’action, Lam­bin s’enfuit dans l’escalier de la rési­dence, épe­ron­né par Lacrouts et Bou­chart, eux-mêmes cour­sés par Mar­chand et Dufour, puis par tous les autres. Oubliant où il était et per­dant toute rete­nue, Lam­bin se mit à crier et à canar­der de l’encre pour défendre sa peau. Ses pour­sui­vants n’en furent pas de reste et joi­gnirent leurs rugis­se­ments aux siens.

Bien sûr, ces hur­le­ments mar­tiaux, réson­nant dans une cage d’escalier, eurent tôt fait de réveiller tout le voi­si­nage. Ben­hi­sham s’appliquait à viser avec pré­ci­sion pour ne pas man­quer sa cible, lorsque le canon de son arme fut détour­né par une main fémi­nine. Il se rele­va len­te­ment, dans le silence écra­sant qui était tom­bé, et il décou­vrit son épouse qui le contem­plait, tenant tou­jours le fusil à encre.

Puis Mme Lam­bin appro­cha. Puis Mme Dufour. Et ce fut le tour de Mme Saku­ma, Mme Lacrouts… et les autres, toutes ravis­santes dans leurs che­mises de nuit. Il y avait même quelques gosses, les yeux pleins de som­meil, cer­tains ser­rant contre eux un dou­dou. Mme Ben­hi­sham ordon­na à sa fille de retour­ner au lit.

Les expli­ca­tions furent très longues, et très dou­lou­reuses. Quand tout fut enfin débal­lé et avoué, cha­cun ren­tra chez lui avec sa cha­cune. Et Mme Dufresne jeta à son époux : « Vous n’êtes qu’une bande de ham­sters : noc­turnes et vio­lents. » Il son­gea à répli­quer que les ham­sters n’ont pas de queue… mais il pré­fé­ra s’abstenir.


Commentaire

À l’heure où rôdent les hamsters — 3 commentaires

  1. Sym­pa comme tout, ce texte. Ca vous a un vague petit air de Clo­che­merle mâti­né de Guerre des Bou­tons pour ces grands enfants attar­dés dans leurs jeunes années, qui fait du bien à lire par les sombres temps qui courent. Thème à déve­lop­per en taille XXL pour le plai­sir des lec­teurs.

  2. Ça c’est mon Jean­not.…
    Sinon c’est à hur­ler de rire cette his­toire de gros (et moins gros) durs qui se la jouent tout en cre­vant de trouille d’être décou­verts par leurs blondes ! Les Anglais sont plus malins qui ont leurs clubs pour avoir la paix…

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