HasardHasard et intention

À être homme d’Église, on n’en est pas moins homme tout court, le père Francis ne dérogeait pas à cette règle. S’il avait choisi de ne pas fonder lui-même de famille avec une épouse et des enfants, il était néanmoins issu d’une lignée, et avait deux frères et deux sœurs qui, eux, avaient été prolifiques, pour le plus grand bonheur de leurs parents. Le brave curé mettait un point d’honneur à ne jamais oublier un anniversaire, une fête, un résultat d’examen et toute date importante concernant les siens. En particulier, il envoyait toujours un cadeau aux plus petits de ses neveux et nièces lorsque venait pour l’un ou l’autre le moment de souffler une bougie de plus.

Il revenait d’un magasin de jouets avec un gros paquet-cadeau sur les bras et approchait du presbytère ou l’attendait sa gouvernante Madeleine, lorsqu’il aperçut deux jeunes hommes qui discutaient sur le trottoir près de l’entrée. Le voyant pénétrer dans ce lieu religieux, l’un d’eux l’apostropha.

« Eh ! Z’êtes le curé ? »

Pour aller faire ses achats, le père Francis s’était habillé en civil.

« En effet. Que puis-je pour vous, mon fils ? »

Les deux autres souriaient d’un air narquois.

« Chuis pas vot’fils, vous avez pas le droit d’en avoir.

— Par ma fonction, je porte la parole de Dieu, qui est notre père à tous. C’est pour cela que j’appelle généralement les gens fils ou fille.

— À propos de Dieu, comment que vous faites pour croire, avec tout ce qui se passe dans le monde ? Les attentats, la violence et tout ça ? Vous allez me dire que c’est la volonté de Dieu, mais moi je dis que c’est des salades. Ce qui nous arrive de bien ou pas, c’est rien que du hasard, c’est tout.

— Ce qu’on appelle hasard n’est souvent qu’une intervention du Très Haut. C’est pour Lui un moyen de rester discret.

— Vous voulez dire que c’est Dieu qui est derrière les coïnfitences ?

— Les coïncidences, oui.

— Alors moi je vous propose un truc. Vous venez avec nous jouer au poker. C’est un jeu de hasard, ça, vous êtes d’accord ? On va voir si vot’dieu il vous aide à gagner avec ses coïnfis… comme vous avez dit. »

Le prêtre ne s’attendait pas à une telle offre. Rien dans la religion catholique n’interdit les jeux de hasard, si ce n’est le fait qu’ils peuvent mener l’homme à la dépendance, l’asservissement et la ruine. En ce sens, ils sont moralement inacceptables. Pourtant…

« D’accord. Je vais poser ce paquet et me changer. Vous patientez dix minutes ? »

Le curé fut rapidement de retour, cette fois vêtu de sa soutane, ce qui fit reculer d’un pas les deux garçons.

« Je suis le père Francis », dit-il. « Et vous, quels sont vos noms ? »

Celui qui avait parlé plus tôt s’appelait Yvan, l’autre Zaccharie. Ils marchèrent une demi-heure, jusqu’à une ruelle dans un quartier de la périphérie qui avait une réputation douteuse. Quand ils entrèrent dans un café où les deux jeunes étaient connus, la tenue du père Francis fit sensation. Toutefois, ce fut lorsqu’ils pénétrèrent dans l’arrière-salle que les réactions furent les plus marquées. Une des femmes présentes, à peine vêtue, éclata de rire. Yvan et Zaccharie expliquèrent à la cantonade pourquoi ils avaient amené un curé dans ce lieu, ce qui suscita encore plus de ricanements.

On fit de la place à une table, et le prêtre s’assit, refusant la bière qu’on lui proposait. Par contre, il déclara :

« Avant de commencer, je m’engage à verser à Emmaüs tout l’argent que Dieu me fera gagner en jouant avec vous. »

Les cartes furent distribuées, les mises avancées. L’atmosphère du lieu était rendue difficilement respirable par la fumée des cigarettes. Il était clair que les lois anti-tabagie n’avaient pas cours ici, et beaucoup d’autres non plus, sans doute. Les cartes tournaient, l’argent également. Le père Francis gagna quelques manches et des sommes assez modestes, puis il perdit plusieurs jeux de suite, se refit lentement, céda presque tout ce qu’il avait sur lui.

Le joueur placé juste face à lui était un gros type qui fumait peu, buvait très peu, et ne quittait pas les cartes des yeux. Pourtant, rien de ce qui se passait dans la salle ne lui échappait, comme le montraient certains des propos qu’il tenait avec un fort accent ibérique. Il répondait au nom de Gustavo. Lorsque les enchères montèrent en flèche au cours d’une manche, Gustavo leva son regard pour la première fois et dévisagea froidement le prêtre sans un mot. Puis il doubla sa mise. Le père Francis en fit de même. Un à un, les autres adversaires passèrent leur tour, se retirant de la partie. Quand il ne resta plus que Gustavo et le curé, les autres tablées interrompirent leurs joutes pour ne rien rater du combat, car c’en était un. Un duel qui n’était pas sans évoquer ceux des antiques gladiateurs.

Gustavo était le meilleur joueur de poker de la région. Personne ne se souvenait de la dernière fois qu’il était reparti bredouille. En face de lui, il y avait un prêtre quadragénaire en soutane. Nul ne voulait en perdre une miette…

L’espagnol poussa sur le tapis tout le fric posé devant lui. Le père Francis l’imita. Si le premier avait un regard de tueur froid, le second ne se départait pas d’un air de profonde satisfaction, comme s’il goûtait le fait d’être en si bonne compagnie.

Gustavo étala ses cartes sur la table, dévoilant un carré de neuf. Sûr de lui, il souriait, et cela aussi, personne ne se souvenait de la dernière fois que ça s’était produit. Le père Francis montra son jeu à son tour…

.oOo.

Le brave prêtre insista pour que Yvan et Zaccharie viennent avec lui jusqu’au siège d’Emmaüs pour y déposer les quelque vingt mille euros gagnés.

« Mais comment que vous avez fait ? Une quinte flush royale, ça arrive seulement une fois dans chaque vie !

— Disons qu’en ce qui concerne mon existence, cette unique fois tombait aujourd’hui. Une sorte de hasard, en quelque sorte. Ou alors… l’intervention de Quelqu’un. »

Madeleine écarquilla les yeux lorsque le père Francis lui raconta ce qui s’était passé.

« Comment ? Vous avez osé aller dans ce lieu de perdition, mon père ? Mais c’est de la folie ! Et si ces gens vous avaient violenté ?

— Pour ça, je ne craignais rien, j’avais deux gardes du corps en les personnes de ces deux jeunes hommes.

— Et l’argent ? Vous avez risqué les dons de tous nos paroissiens depuis le début de l’année ! Si vous aviez perdu… »

Le prêtre prit un air mystérieux.

« Savez-vous que j’ai été jeune, Madeleine ?

— Je m’en doute.

— Lorsque j’étais adolescent, je me passionnais pour l’illusionnisme. J’ai appris quelques petits tours amusants, à cette époque. »

Et des replis de sa soutane, il tira des cartes à jouer dissimulées.

« Vous avez triché ?

— Disons que j’ai aidé Dieu à me faire gagner par hasard de l’argent pour Emmaüs.

— Mais s’ils vous avaient pris sur le fait ? Ils doivent connaître tous les trucs, ces gens-là !

— Ils doivent connaître toutes les cachettes potentielles d’une veste ou d’une chemise. Mais des soutanes, ils ne connaissent rien ! À présent, Madeleine, je dois m’occuper de l’anniversaire de ma nièce. »


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