018-HabemusPapamHabemus papam

Il avait été désigné par les deux tiers du Sacré Collège, et tous les autres cardinaux étaient tournés vers lui, attendant sa réponse. « Acceptez-vous la charge pour laquelle Dieu vous a choisi à travers vos pairs ? » Voilà la vraie question : acceptait-il le résultat de cette élection canonique ?

« Je voudrais m’isoler quelques instants », déclara-t-il. Et il ajouta, inutilement : « Pour prier. »

On lui proposa de se retirer dans la Chambre des Larmes, si bien nommée. Lui-même ne comprenait pas sa soudaine hésitation. Bien sûr, en entrant dans ce conclave, il espérait être élu. Il avait tout fait pour que cela se produise, même ce discours à ses pairs, qu’il avait préparé avant son arrivée : « Moi pape, je m’efforcerai de redonner à l’Église son faste d’antan. Moi pape, je me mettrai au service des pauvres afin de ramener les gens vers nous. Moi pape, je lutterai contre la crise des vocations… »

Dès qu’il fut seul, le cardinal commença à ânonner un Pater noster, comme il le faisait depuis toujours dans les moments de doute. Il sentit une présence derrière lui, et il pensa que le camerlingue l’avait rejoint silencieusement pour connaître sa décision. Il se retourna.

Il y avait là un garçonnet d’une dizaine d’années, un sourire radieux accroché aux lèvres, l’air d’un ange…

« Qu’est-ce que tu fais là, et qui es-tu ? », questionna le vieil homme, tellement étonné qu’il ne demanda pas comment le gosse était entré.

 « Je suis ton conseiller secret. »

Le cardinal n’en revenait pas. Des hallucinations étaient-elles fréquentes, dans cette situation ? Le gosse reprit :

« Te souviens-tu de ce que tu croyais, lorsque tu avais mon âge ? »

L’élu réfléchit.

« Je croyais en Dieu, bien sûr.

— Je ne te parle pas de ça. Tu avais vu une photo du pape de l’époque, quelque peu décrépit, et tu croyais que le pape était le titre donné à l’homme le plus vieux du monde. »

Le vieil homme sourit à ce souvenir.

« Je me rappelle, oui.

— Et aujourd’hui, c’est à toi que cette charge pourrait être confiée. »

Le gosse le regarda d’un air espiègle et ajouta :

« Pourtant, tu n’es pas le type le plus vieux du monde.

— Non, évidemment.

— Alors, tu vas accepter ?

— Je ne sais pas. C’est si dur. J’ai vu tout ce qu’a dû faire mon prédécesseur… c’est éreintant.

— Mais je te connais, ce n’est pas ça qui te fait hésiter.

— Non, tu as raison.

— C’est quoi, alors ?

— La peur. »

Le vieux cardinal resta silencieux quelques secondes, le regard perdu dans le vague.

« J’ai peur de mourir.

— Tu ne vas pas mourir ! Pas tout de suite, en tout cas. Au contraire, le monde se souviendra éternellement de toi. Ton nom sera ajouté à la liste des papes pour les siècles à venir.

— Oui. Mais moi, le “moi” tel que je suis aujourd’hui, sera mort. Je ne serai plus jamais le même. Une page de ma vie sera irrémédiablement tournée. Je ne pourrai plus jamais marcher simplement dans la rue parmi les gens, même habillé “en civil”. Je ne pourrai plus jamais être un homme ordinaire, rendre visite à ma famille, être anonyme. Je vis peut-être mes derniers instants de quiétude. Si j’accepte, mon nom et mon visage seront dévoilés au monde et je cesserai définitivement d’être moi-même pour devenir avant toute chose… le pape. Je ne suis pas sûr d’être prêt à ce sacrifice. »

Le garçonnet le regardait avec beaucoup de douceur.

« Je connais un moyen pour t’aider à décider », dit-il.

Le vieil homme ne demandait qu’à se raccrocher au plus petit espoir. Il redressa la tête.

« Lequel ?

— C’est tout simple : fais-le à pile ou face…

— C’est stupide ! Je suis devant la décision la plus difficile et la plus importante de ma vie, et tout ce que tu trouves pour m’aider, c’est de tirer au sort.

— Tu ne m’as pas laissé finir. Il faut que tu apprennes la patience, si tu veux être pape.

— Justement, je ne sais pas si je veux…

— Tu dis, par exemple, “pile, j’accepte, face, je refuse.” Et tu lances ta pièce. Là, pendant la fraction de seconde où elle tournera en l’air, tu sauras avec certitude ce que tu espères. Pile, ou face… »

Le cardinal dévisagea le gamin.

« Tu crois ?

— J’en suis sûr. Et certain. »

Le vieil homme hésita un moment puis, fouillant dans sa poche, il en tira une pièce de son pays.

« Pile, j’accepte. Face, je refuse… »

D’une pichenette, il projeta la pièce dans les airs. Elle se mit à tourbillonner…

Il se remémora son entrée au séminaire, ses attentes de jeune prêtre, la paroisse où il avait officié pendant plusieurs années, dans un quartier si pauvre, les espérances que les gens avaient placées en lui, le bien qu’il leur procurait à travers la parole de Dieu… Il revit son ascension, sa nomination comme évêque, tout ce qu’il se promettait de faire avec ces moyens accrus, la fierté de ses ouailles. Puis il était devenu cardinal, et il en avait profité pour apporter davantage encore aux hommes et aux femmes qui comptaient sur lui. Et maintenant, maintenant il allait être pape et il pourrait…

D’un geste vif, il rattrapa la pièce en plein vol.

« C’était pile », affirma-t-il avec un clin d’œil en direction du gamin.

Il quitta la Chambre des Larmes et se tint face aux cardinaux, ses anciens pairs.

« J’accepte », dit-il simplement.

Ils sourirent. Il indiqua le nom par lequel il désirait désormais être désigné. La fumée blanche jaillit de la cheminée sous les acclamations de la foule. Il revêtit la soutane papale.

Lorsque le souverain pontife apparut au balcon face aux milliers de fidèles et aux caméras du monde entier, il sentit une petite main de gosse glisser quelque chose dans la sienne. Il baissa les yeux, mais ne vit personne. Dans sa paume, il y avait une pièce de son pays. Il en aurait souvent besoin, à l’avenir…


Commentaire

Habemus papam — 8 commentaires

  1. Tout bonnement… magnifique.

    Je sais, c’est court, mais je ne trouve rien d’autre à dire de mieux — et c’est un signe 😉

  2. Très bon le pile ou face qui n’en est pas un avec la petite conscience qui remet bien les choses en place !!
    Habemus Papam

  3. Ce semblant de jeu, cet état d’esprit nécessaire à quiconque doit prendre une importante décision, peut-être un des seuls moyens à “prendre un peu de hauteur” par rapport aux responsabilités à endosser… magnifique!

  4. Je dois avoir le même garçon pour me conseiller ^^
    Je me revois avec une décision à prendre, décider de le faire au pile ou face… et quand la pièce tourne me dire : pourvu que ce soit pile, pourvu que ce soit pile…

  5. Même en bonne protestante huguenote je trouve ce texte magnifique, comme quoi .…
    Trèèèèèèèès choli, voui mòssieur !
    Et une toute bonne fin de semaine !

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