048-GravirEchelonsGravir les échelons

Le boulot de magasinier ne déplaisait pas à Louis Campolini. Bien sûr, ce n’était guère varié : prendre un bon de commande, chercher sur les rayonnages les pièces demandées, les emballer dans de petits sacs en plastique, une référence par sac, et enfin placer l’ensemble de la commande dans un carton. Ne pas oublier l’étiquette autocollante avec le code-barres, et passer à la fiche suivante. L’avantage, c’est que comme cela ne nécessitait pas de gros efforts de concentration, Louis pouvait rêvasser tranquillement. Dans la société, tout le monde se moquait de lui et de son éternel air distrait, mais cela ne le dérangeait plus. Il avait l’habitude.

Ce que les autres ne savaient pas, c’est que Louis ne faisait pas que rêvasser, il s’inventait des histoires !

De temps en temps, un problème se présentait. Il n’y avait plus suffisamment de tel ou tel composant pour servir le client, ou les pièces n’étaient pas entreposées au bon endroit, ou une référence était fausse… On accusait l’informatique, il fallait chercher dans les stocks, et Louis était forcé d’émerger de ses divagations. Il n’aimait pas être obligé d’interrompre ses rêveries pendant les heures de travail. Le magasin était plein de poussière, mal éclairé, trop froid l’hiver et trop chaud l’été… Louis était bien plus à l’aise dans les aventures qu’il imaginait.

Ce jour-là, justement, il y avait quelque chose qui clochait dans une commande. Un composant devait se trouver sur cette étagère, mais il n’y était pas. Louis chercha un moment d’où venait l’erreur et où pouvait être rangée la pièce manquante, mais il n’y parvenait pas. Il finit par s’adresser à son collègue Rodolphe.

« C’est quelle référence qui a disparu ?

— Celle-là. »

Louis tendit le bon de commande à Rodolphe, en pointant du doigt la ligne coupable.

« Je crois, répondit Rodolphe, que j’ai vu ces trucs dans la rangée K, vers le rayonnage vingt-trois ou vingt-quatre, mais tout en haut. Va regarder… »

Louis remercia et se rendit à la rangée K, devant le rayonnage vingt-trois, qui plafonnait à plus de cinq mètres. Il fit rouler le grand escabeau et en gravit les échelons jusqu’au sommet. De là, sa tête dépassant les derniers cartons d’emballage, il découvrit le paysage qui s’offrait à son regard.

La savane s’étendait à perte de vue. Sur la gauche, à quelques jets de flèches, coulait une rivière assez large. À droite, il y avait une troupe de gazelles. Assoiffées, elles cheminaient en direction de l’eau, mais devant elles, au pied du karité de quinze mètres de haut sur lequel Louis était monté, se tenait un groupe de lions. Ils bâillaient paresseusement au soleil de cette fin d’après-midi avant de regagner leur tanière. L’une des femelles aperçut les antilopes et gronda pour alerter les autres. Bientôt, tous les carnivores furent debout et se dirigèrent vers leurs proies. C’est ce que Louis attendait pour descendre de l’arbre.

Il fit quelques pas et bouscula Rodolphe.

« Alors, tu les as trouvées ?

— Hein ? Trouvé quoi ?

— Eh ben, tes pièces ! Elles n’étaient pas là-haut ?

— Non. Euh… je ne me souviens plus de la référence. Je vais regarder le papier.

— Tu l’as dans ta main, idiot !

— Ah… bon… je remonte… »

Louis se tenait debout à l’extrême bord de la falaise. Un pas de plus et ce serait la chute. Il était immobile comme une statue, sauf ses vêtements qui claquaient dans le vent du large. Il ne quittait pas des yeux le grand trois-mâts qui avançait vers la côte. Il espérait que c’était le Fortuna, placé sous le commandement du capitaine John Geare, mais il ne pouvait encore en être certain. Il passerait plusieurs heures avant que le navire accoste et, en attendant, Louis devrait patienter et réfléchir à ce qu’il ferait si c’était bien ce diable d’Anglais, car il avait un compte à régler avec lui.

« Campolini ! Qu’est-ce que vous faites là-haut ? Vous vous croyez sur un mirador ? »

Monsieur Dugommier, le chef du magasin, n’appréciait guère que l’on s’arrête de travailler, surtout quand c’était les autres qui bossaient, bien sûr. Louis descendit rapidement de l’escabeau.

« Je suis en train de chercher cette référence, monsieur Dugommier, expliqua-t-il en montrant son papier. Je ne trouve pas les pièces.

— Vous n’avez pas dû fouiller beaucoup. Elles sont là-haut, sur le vingt-quatre. Dépêchez-vous, que diable. Cette commande doit partir aujourd’hui.

— J’y vais de suite… »

Louis déplaça l’échelle et remonta.

Depuis le sommet de la tour, Louis scrutait la rue. Sa mission était simple : étant le meilleur tireur du commando, c’est lui qui devait abattre le général Dugommier, qui commandait les troupes adverses. Elles se retrouveraient ainsi sans tête et ce serait la débandade. Louis tenait la cible dans son viseur, doigt sur la détente. Il appuya un peu plus fort… Zut ! Le mécanisme s’était enrayé, sans doute à cause du sable omniprésent dans la région. Qu’importe, le chef ennemi passait sous sa fenêtre ; Louis saisit une pierre et la laissa tomber sur le crâne de l’autre.

« Aïe ! Campolini ! Qu’est-ce que vous fichez encore ? »

Dugommier ramassa la pièce qu’il avait reçue sur le crâne et la tendit à Louis.

« Je vois que vous avez enfin trouvé cette fameuse référence.

— Euh… oui. Elle m’a glissé des mains, excusez-moi.

— Allez vite solder cette commande, qu’on n’en parle plus. »

Louis ajouta la pièce à celles qui se trouvaient déjà dans le petit sac en plastique. En se dirigeant vers l’ordinateur pour imprimer le code-barres correspondant, il se retourna et jeta un coup d’œil au mirador.

« Je reviendrai ! » promit-il.


Commentaire

Gravir les échelons — 9 commentaires

  1. La méthode idéale pour s’échapper du train-train quotidien.
    Pas mal imaginée cette petite histoire.
    Merci pour cette distraction .
    CAILLOUX.

    • He oui, comme quoi les apparences peuvent être trompeuses…et c’est parfois ce qui « se rêve » qui parait plus vrai que nature! Merci Claude pour cette parenthèse toute gaie!

  2. Eh bien voilà, tu l’as faite, celle-là ! 🙂
    Et elle rend bien, très bien.
    Sans parler du petit clin d’oeil de la dernière phrase…
    Hasta la vista, baby 😉

    • C’est ce que je fais de temps en temps, c’est comme ça que j’ai eu l’idée de cette minifiction, et que j’en ai imaginé beaucoup des précédentes. Je te préviens : c’est très mal payé !

  3. Mal payé ou pas, juste pour le plaisir de laisser tomber la pièce sur la tête de Dugommier…
    Moi quand j’étais magasinière, chez Dupont de Nemours, j’avais pas le temps de rêver… On faisait déjà tout sur informatique et y’avait pas d’escabeau… mais bon, on s’marrait quand même !
    J’ai adoré l’histoire… Merci Claude !

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