Gigogne"Gigogne

Il m’est arri­vé un truc, si tu savais… une vraie din­gue­rie ! J’ai eu l’impression d’être tom­bé dans un roman de science-fic­tion, où un type revient dans le pas­sé, fait des choses, le temps s’écoule, il arrive au pré­sent du début de l’affaire et là, il repart dans le pas­sé et ça recom­mence, une his­toire qui se mord la queue indé­fi­ni­ment. Je vais te racon­ter…

J’étais allé faire quelques achats dans un centre com­mer­cial, en vue de l’anniversaire de ma femme. J’avais cra­pa­hu­té dans je ne sais com­bien de maga­sins, j’ai fait une pause dans une bras­se­rie. Là, en siro­tant ma bière, je consulte mes mails sur mon smart­phone, et je vois que j’ai reçu le texte d’une nou­velle d’un gars un peu branque qui en écrit une par semaine. Je suis abon­né à son truc. Je com­mence à lire…

.oOo.

Maryse était en retard, et elle avait hor­reur de l’être sans rai­son. Par­mi les rai­sons d’être en retard, il y avait bien sûr les embou­teillages, la panne de réveil et les trains qui n’arrivent pas à l’heure, mais aus­si l’identité de celui qui l’attendait. Par exemple, si elle avait ren­dez-vous avec un beau gar­çon, du genre de Pierre-Yves, elle consi­dé­rait que quelques minutes de retard n’étaient pas du retard, mais de la coquet­te­rie, et même un ingré­dient indis­pen­sable à son image de marque. Mais là, Maryse devait retrou­ver son amie Sophie, et elle s’en vou­lait de la faire poi­reau­ter.

Elles s’étaient connues à la mater­nelle, avaient appris à lire côte à côte, étaient ensemble pour com­men­cer à se maquiller, avaient cédé à un gar­çon le même jour, et res­taient insé­pa­rables quoi qu’il arrive. Pour Maryse, Sophie était plus qu’une amie, c’était une sœur.

Sophie, qui la connais­sait bien, riait en la voyant appro­cher en cou­rant à petits pas rapides, gênée par ses talons. Elles s’embrassèrent, et Maryse se lais­sa tom­ber sur une chaise.

« S’cuse-moi pour le retard. Un coup de télé­phone pile quand j’allais sor­tir, sur le fixe évi­dem­ment. C’était Pierre-Yves.

— Tiens donc ! Tu l’avais pas envoyé se faire voir ailleurs, celui-là ? Il est tou­jours au Cana­da ?

— Tou­jours. Et c’est jus­te­ment pour ça qu’il m’appelait. Il paraît qu’il ne peut pas vivre sans moi, qu’il avait peur en s’en allant. Il m’a sor­ti un truc incom­pré­hen­sible du genre par­tir sans pré­voir, en sachant per­ti­nem­ment qu’il se pas­se­rait exac­te­ment ce qu’il avait pré­vu de ne pas pré­voir, et pour­tant, être sur­pris par l’imprévisible.

— Quoi ?

— Tout ça pour dire qu’il se passe ce qu’il savait qu’il allait se pas­ser, mais qu’il ne vou­lait pas envi­sa­ger, tout en sachant qu’il n’y échap­pe­rait pas.

— ? ? ?

— Et comme il me prend vrai­ment pour une imbé­cile, il s’est mis à me racon­ter une his­toire à dor­mir debout… »

.oOo.

Tu sais bien, ma ché­rie, que quand je suis par­ti, j’étais malade. Malade de toi. Je pen­sais sin­cè­re­ment que je trou­ve­rais au Cana­da de quoi mettre un terme à cette souf­france, en essayant de me redé­cou­vrir moi-même, mal­gré ma crainte de m’éloigner de toi. Comme je n’y par­ve­nais pas en res­tant dans les grandes villes, je me suis lan­cé dans des ran­don­nées en traî­neau. J’ai cru que je pour­rais faire le vide et y voir plus clair là, seul avec la nature, les chiens et le musher.

Rien à faire !

Où que j’allais, tu étais avec moi. Même là, au milieu de ces grands espaces, je ne pou­vais déta­cher mes pen­sées de toi. Impos­sible de faire le break, impos­sible de me lais­ser aller. Alors, je suis reve­nu à Mont­réal, et je me suis abru­ti de tra­vail. Même le week-end, je n’arrêtais pas de bos­ser chez moi, ou de cou­rir très tôt le matin. Mais là encore, rien n’y a fait. De jour, je ne par­ve­nais pas à me concen­trer sur ce que je fai­sais, et de nuit, je rêvais de toi.

À tel point que sur les conseils d’une col­lègue, j’ai été voir un désen­voû­teur. Ne te moque pas. Je t’assure que ces trucs existent, et je suis cer­tain que c’est ce qui m’arrive. J’ai enten­du sur ce sujet des his­toires édi­fiantes, par exemple celle-ci…

.oOo.

Un matin, Mme Gar­cian s’est réveillée avec une folle envie de se rendre à l’église. Mme Gar­cian n’était pas pra­ti­quante, ni même croyante. En fait, elle ne s’était jamais posé la moindre ques­tion à pro­pos de Dieu ou du diable. Pour­tant, elle n’avait qu’une envie ce matin-là, c’était d’aller prier !

Sans même ava­ler quelque chose, elle s’est ren­due à la cha­pelle près de chez elle, elle a pas­sé la jour­née à genoux, à faire des sala­ma­lecs. Le len­de­main, rebe­lote, ain­si que tous les autres jours. Son mari s’est vague­ment deman­dé ce qui lui arri­vait, mais comme ça le lais­sait tran­quille pen­dant qu’elle était là-bas, il n’a ni posé de ques­tions ni fait de vagues.

Au bout d’une semaine de ce cirque, le curé, qui ne l’avait jamais vue, s’est bien sûr deman­dé qui elle était, tou­te­fois il n’a pas insis­té. Ça lui fai­sait une ouaille de plus, c’était tou­jours ça de pris. C’est elle-même qui s’est inquié­tée la pre­mière. Elle conti­nuait à pas­ser tout son temps en prière, avec moult signes de croix, cepen­dant elle s’est quand même deman­dé pour­quoi elle n’avait que ça en tête. Elle a posé la ques­tion au curé, qui lui a répon­du un truc à pro­pos de l’appel de Dieu, et bas­ta. C’est sa fran­gine (à Mme Gar­cian, pas au curé), qui a pro­non­cé pour la pre­mière fois le mot qui fâche. Elle lui a dit qu’elle était pos­sé­dée.

Être pos­sé­dé, c’est quand il y a le diable qui vous enva­hit. Quand il s’agit de Dieu, on appelle ça la grâce. Ou alors, c’est poli­ti­que­ment incor­rect. La sœur de Mme Gar­cian était donc incor­recte, c’est à peu près ce que lui a expli­qué le curé quand Mme Gar­cian lui a deman­dé son avis, qu’elle avait la chance d’avoir été tou­chée par Dieu, et qu’elle ne devait pas se plaindre, au contraire.

Mme Gar­cian se disait qu’il y en avait d’autres qui l’avaient tou­chée avant, et que ça l’avait jamais empê­chée de dor­mir, comme cette fois. Parce que ce qui l’embêtait, c’était pas de pas­ser son temps à l’église, faut bien être quelque part, c’était de plus dor­mir cor­rec­te­ment et de plus man­ger comme il faut.

Alors, elle s’est adres­sée à son frère, his­toire de res­ter en famille. Il lui a dit qu’il lui était arri­vé quelque chose du même genre. Elle vou­lait pas perdre son temps à l’écouter, mais il a quand même racon­té…

.oOo.

Il m’est arri­vé un truc, si tu savais… une vraie din­gue­rie ! J’ai eu l’impression d’être tom­bé dans un roman de science-fic­tion, où un type revient dans le pas­sé, fait des choses, le temps s’écoule, il arrive au pré­sent du début de l’affaire et là, il repart dans le pas­sé et ça recom­mence, une his­toire qui se mord la queue indé­fi­ni­ment. Je vais te racon­ter…


Commentaire

Gigogne — 6 commentaires

  1. J’adore posi­ti­ve­ment ce genre de jeu d’écriture. Ce-s texte-s auraient pu prendre place dans mes “Livres rêvés”.
    En tout cas, il y a dans ce pro­cé­dé une mine sans fond…

    • Mer­ci, Her­vé. C’est vrai qu’on peut aisé­ment faire durer le jeu, mais il faut s’arrêter avant d’être las­sant. Ou alors, intro­duire des sur­prises, des pièges…

  2. En lisant cette mini­fic­tion de branque, il m’est arri­vé un truc, si tu savais… une vraie din­gue­rie ! J’ai eu l’impression d’être tom­bé dans un roman de science-fic­tion, où un type revient dans le pas­sé, fait des choses, le temps s’écoule, il arrive au pré­sent du début de l’affaire et là, il repart dans le pas­sé et ça recom­mence, une his­toire qui se mord la queue indé­fi­ni­ment. Je vais te racon­ter…
    Ou pas.
    😆

  3. …une nou­velle d’un gars un peu branque qui en écrit une par semaine”
    Tu le connais toi aus­si ?
    Un gars du sud qui lit aus­si un livre par semaine et qui, en plus, fait de jolies pho­tos.
    Ce doit être le même, bien que jamais je ne l’ai consi­dé­ré comme quelqu’un de “branque”, même “un peu”
    His­toire sur­pre­nante par son sujet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *