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Les 7 péchés capitaux. 5- La luxure

Le carillon retentit. À ce signal, toutes les sœurs se dirigèrent avec un bel ensemble vers leurs cellules. Mère Marie-Simone vérifia d’un regard que toutes les portes étaient fermées, et elle ouvrit, laissant entrer un homme dans le couvent, événement qui ne s’était pas produit depuis très longtemps.

La dernière fois, c’était quinze années auparavant, lorsqu’un coup de foudre était tombé sur le transformateur, provoquant un début d’incendie dans l’établissement. Une horde de pompiers surexcités avait envahi les lieux en arrosant tout à grands jets, sous les cris des nonnettes qui se protégeaient tant bien que mal sous des capotes.

Cette fois, c’était une fuite qui était à l’origine de l’événement. Mère Marie-Simone avait passé de nombreux coups de fil, en vain : dans toute la région, il n’y avait aucune femme plombier.

L’homme qui se tenait sur le seuil pouvait avoir la trentaine. Il était grand, blond, souriant. Sur sa poitrine, un badge annonçait « Bertrand, pour votre service ». La mère fit la grimace et l’entraîna dans les cuisines, où l’écoulement s’était déclaré.

Le garçon déballa immédiatement son matériel et, sans plus tarder, entreprit de mettre à nu la tuyauterie. Mère Marie-Simone ne savait que faire pendant qu’il besognait. Il n’était pas question de laisser cet homme seul, toutefois elle ne se voyait pas attendre passivement qu’il ait terminé son affaire.

« Tous vos joints sont secs », déclara Bertrand. « L’installation est obsolète, mais elle peut encore servir, bien sûr. Simplement, il faut l’entretenir et l’utiliser régulièrement pour la maintenir en état. »

Mère Marie-Simone n’accordait pas grande importance aux propos du plombier. Non seulement elle n’y entendait goutte, mais surtout, elle souhaitait que la remise à niveau se fasse le plus rapidement possible afin que ce garçon s’en aille et que la vie normale reprenne. Elle cherchait quelque chose à lui répondre lorsque le téléphone sonna. La mère se déplaça de quelques pas jusqu’à l’appareil, et décrocha.

« Allo ?

— Mère Marie-Simone ?

— Elle-même.

— Ici mademoiselle Sylviane Cuchaud.

— Ah ! bonjour, ma petite Sylviane. Comment vous portez-vous ? »

Mademoiselle Cuchaud était une jeune fille dont la famille faisait régulièrement des dons au couvent. Son père prenait souvent conseil auprès de mère Marie-Simone, qui le tenait en haute estime.

« Je vais bien, ma mère. Il m’arrive quelque chose d’inouï ! »

Tout en parlant, la mère conservait un œil sur le travail du plombier. Celui-ci avait saisi le gros robinet de la main gauche et le secouait énergiquement. Dans la droite, il tenait une clé à molette et s’activait fébrilement afin de débloquer un assemblage mâle-femelle récalcitrant constitué d’une paire de douilles. Ces deux pièces étaient à l’évidence restées trop longtemps encastrées l’une dans l’autre et il était désormais difficile de les séparer.

« Que se passe-t-il, Sylviane ?

— Figurez-vous qu’on m’a demandée en mariage !

— Non ?

— Oooooh ! Ouiiiii… »

Bertrand avait aspergé le montage de lubrifiant et était parvenu à ses fins, dardant la langue entre ses dents et s’aidant d’un long bâton pour faire levier. Mère Marie-Simone le voyait introduire divers outils dans le trou laissé béant sur l’évier.

« Mais c’est merveilleux, ma chère enfant ! Qui donc est l’heureux élu ?

— Il n’est pas encore élu, j’ai besoin de réfléchir. Il s’agit de Jean-Charles de Darvaillant, le fils de l’industriel.

— Mais c’est un excellent parti, ma petite Sylviane. »

Une des gaines était sans doute bouchée, et le plombier s’efforçait de lui faire cracher tout ce qu’elle contenait. Il en touillait l’intérieur avec un outil, puis appuyait dessus à intervalles réguliers dans un mouvement de va-et-vient, mais en vain. Il posa au sol la rebelle, se plaça à califourchon au-dessus, et reprit ses pressions, émettant un râle ahanant à chaque poussée. Enfin, le tuyau, en de longues giclées de matière visqueuse, se vida de son contenu.

« Je sais bien que c’est un excellent parti, ma mère. Mais je n’ai pas envie d’accepter comme ça, sans préliminaires.

— Je vois ce que c’est, vous voulez faire durer le plaisir. Petite coquette, va !

— Ce n’est pas pour cette raison… Il y a autre chose. Il a demandé à mon père… »

Le jeune plombier farfouillait dans sa boîte à outils. Il en saisit quelque chose, tenta de le sortir… Visiblement, son truc était coincé là-dedans. Il s’arc-bouta, tira un bon coup, et réussit enfin ! Il brandit fièrement une queue-de-rat de belle taille qu’il fit pénétrer dans l’ouverture du tuyau, et il entreprit de limer afin d’en évaser le col. La mère avait craint que la situation dégénère et que le jeune homme se laisse aller à proférer des jurons.

« Qu’a-t-il demandé à votre père, Sylviane ?

— Il lui a demandé si je suis vierge.

— Mon Dieu, cette requête me semble un peu indiscrète, en effet, mais il faut bien avouer que pour un homme de cette qualité, il peut s’agir d’un détail d’importance.

— Tout de même, nous sommes au XXIe siècle ! Il aurait pu poser la question à moi-même et se contenter de ma parole.

— N’en est-il point satisfait ?

— Non. Si vous saviez… »

Toujours armé de son robinet et d’une formidable paire d’outils que la mère n’identifia pas de suite et qui étaient des pinces, Bertrand avait commencé à remonter l’installation, à quatre pattes sous l’évier. Le garçon était en sueur, ce qui n’était guère étonnant, après tant d’efforts.

« Si je savais quoi, ma chère petite ?

— Il a exigé que je produise un certificat médical attestant de mon état !

— Ce n’est certes pas très élégant de la part de ce monsieur, je vous le concède. Toutefois, s’il doit en être ainsi… N’oubliez pas que les voies du Seigneur sont impénétrables. Ne fuyez pas, mon enfant.

— C’est que je n’ai pas trop envie d’en passer par là.

— Sylviane, dites-moi…

— Oui, ma mère ?

— Vous n’avez rien à craindre de ce que pourrait révéler un examen médical de ce genre, n’est-ce pas ? »

Mademoiselle Cuchaud n’hésita presque pas.

« Bien sûr que non ! »

Le robinet, les douilles et les tuyaux avaient retrouvé leur place. Le plombier remballa son matériel, nettoya les dernières traces de lubrifiant et de gras qui spoliaient les installations de mère Marie-Simone.

« Et puis, ma chère petite, vous connaissez le docteur Cologue ? Johnny Cologue ? Il jouit d’une excellente réputation.

— Oh ! oui. Je le connais très bien. Il a eu l’occasion de m’ausculter à plusieurs reprises.

— Je pense qu’il le refera, par conscience professionnelle, même s’il est déjà au courant de votre état.

— Il connaît mon état par cœur, sur le bout des doigts, mais je suis sûre qu’il vérifiera une fois de plus avant de remplir le certificat désiré…

— Vous voyez que ce n’est pas si grave. Pardonnez-moi, Sylviane, je dois régler un problème ici. Je vous rappellerai.

— Au revoir, ma mère. Merci pour vos conseils pleins de sagesse et d’expérience. »

Le jeune homme souriait de satisfaction. Mère Marie-Simone signa le récépissé qu’il lui présentait et le raccompagna jusqu’à la porte. Déjà, les nonnettes sortaient en flot de leurs cellules et venaient voir si la réparation avait été effectuée. Mère Marie-Simone actionna le gros robinet, un jet puissant et continu en jaillit. La sœur chargée de l’intendance soupira, enfin soulagée et détendue. Elle lui demanda :

« Alors, heureuse ? »


Commentaire

Fuites — 10 commentaires

  1. Hahah…
    Elle est dégueulasse.
    Hahaha !
    (l’art et la manière de nous mettre le nez dans nos esprits mâles tournés)
    Des bisous ma poule. 😛

  2. Très gentillette car question luxure……. J’ai bien aimé tous ces mots à double sens ou est-ce mon esprit mal tourné ? Salut à toi, Claude.

  3. Trés trés trés fort ! Excellentissime !
    J’en reste sans voie, encore tout pénétré de cette immense talent qui coule en toit.
    J’en perds mon latin, tiens !
    Excellent ?, Claude, surtout ce second plan. Tout du long j’ai vu le plombier, tout occupé à son boulot, en second plan, donc encore plus au premier plan.
    Excellent ! De merveilleuses trouvailles ! Du talent.

    Bravo.

    Bisous baveux.

    Alain.

    • Je rougis, j’en suis moite d’émotion.
      Euh… Les bisous baveux, c’est un message de second plan ? Parce que, je sais que tu as été plombier, alors ça me fait quelque chose…

    • Je suis curieux de savoir ce qu’un enfant comprendrait de ce texte. Car bien sûr, il n’en verrait que la «première couche».
      Merci, Véro.

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