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Comme de nombreux enfants, il arrivait à Théo de se sentir frustré. Cette frustration pouvait avoir diverses causes, mais invariablement, le sentiment d’impuissance qu’il éprouvait à cause d’une injustice qu’il avait subie, ou parce qu’il ne parvenait pas à faire ce qu’il s’était fixé, ou lorsqu’on lui refusait quelque chose, se muait en colère. Il n’était certes pas le premier gamin à ressentir ce genre de mécontentement, mais Théo avait une force de caractère peu commune, et ses insatisfactions étaient à la même échelle. Il avait également un grand-père un peu philosophe. Chaque fois que celui-ci voyait son petit-fils terrassé de la sorte par la déception, il lui disait :  » Théo, le monde ne te plaît pas tel qu’il est fait ? Alors, tu n’as qu’à inventer le tien et faire tout ton possible pour le réaliser ».

Évidemment, le petit Théo ne saisissait pas ce que son aïeul voulait lui faire comprendre. Il prenait tout au pied de la lettre et il imaginait un monde à sa convenance, dans lequel il était le plus fort, le plus beau, le plus puissant, et bien sûr le plus respecté. Quel gosse ne l’a pas fait ?

Théo grandit. Il apprit à exprimer ses colères, et son entourage commença à regretter l’enfant boudeur qu’il avait été. Car en adolescent, ses rages étaient terribles. Il entrait brusquement dans une frénésie totale et passait en l’espace de quelques secondes de l’état où il subissait une chose déplaisante à celui de la furie, dans lequel il cassait, hurlait, rejetait tout et tout le monde sans différenciation. Lorsqu’il se trouvait dans cette situation de crise, il n’épargnait rien, tout entier à ses impulsions bruyantes et destructrices. Nul n’était plus respecté, il ne laissait personne l’approcher, brisant sans distinction les objets alentour et les cœurs compatissants.

Même son grand-père, dans ces moments, était récusé avec violence, ce qui n’empêchait pas le vieil homme de lui conseiller invariablement, une fois le calme revenu, de faire tout son possible pour concevoir son propre monde. Mais l’imagination ne suffisait plus à Théo, surtout lors de tels accès.

Théo mûrit encore. Il savait désormais comment contenir ses immenses et intenses frustrations, qu’il avait tout d’abord gardées jusqu’à l’étouffement, puis lâchées comme autant de bêtes enragées. Mais elles étaient toujours là, brûlantes sous une fine couche protectrice, qui ne demandait qu’à se fendre. Théo s’efforçait de ne rien montrer, et il se défoulait dans des activités physiques qui l’épuisaient souvent, le vidaient parfois, mais ne le consolaient jamais.

Son grand-père n’était plus là, et Théo avait oublié ce qu’il lui recommandait jadis.

Le jour vint où Théo ressentit une injustice plus grande encore que les précédentes. Il ne s’agissait plus d’un simple mécontentement, mais d’une histoire de fille, et il est connu que de ces douceurs peuvent naître les plus puissantes passions et les plus violentes crises.

Théo tout d’abord maîtrisa son ressentiment. Il croyait ainsi le dominer, alors qu’il ne faisait que l’écraser et l’ajouter à la masse de ceux qui couvaient depuis longtemps.

Cette fois, la digue se rompit. La rage qui était accumulée en Théo en strates épaisses le déborda, le submergea. Il sentit confusément que ce serait terrible, vraiment épouvantable. Mais il ne savait comment se contenir une fois de plus, car la puissance de ces flots dépassait tout ce qu’il avait connu.

Pourtant, c’est en cet instant, alors qu’il allait probablement tout détruire, que lui revint la voix de son grand-père lui ressassant que si ce monde ne lui convenait pas, il n’avait qu’à faire le sien.

Et ce monde ne convenait pas à Théo, évidemment. Il ne lui convenait pas du tout. Ce qui lui convenait, ce qu’il désirait à ce moment-là, c’était un monde de guerres et de violence, de batailles et de sang, de souffrances et d’épreuves. Voilà à quoi ressemblait le monde dont Théo voulait. Et à présent qu’il savait exactement ce qu’il voulait, il n’avait plus qu’à le réaliser. Ça lui prendrait du temps, mais qu’importe. Théo en avait, du temps. Il avait tout le temps du monde…

Le premier jour, Théo créa la lumière et les ténèbres.

Le second jour, il créa les eaux et le ciel.

Puis ce fut le tour de la terre et de la verdure, du soleil et des étoiles, des animaux, poissons, oiseaux et mammifères, et enfin de l’homme et de la femme.

Ces deux-là allaient en baver…


Commentaire

Frustration — 7 commentaires

  1. Et hop, une galère de plus… un monde modelé à son image. 🙂

    Difficile à chaque de se faire à l’idée de l’invariabilité de « alentour »…

  2. Et voilà toutes nos misères à cause d’un sale gosse pas capable de contrôler sa colère. Pas de chance !

  3. Moi j’aurais bien voulu faire la connaissance de son grand-père à ce Théo là !
    Excellent Claude, Merci !

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