FouillesFouilles et brouilles

L’archéologie avait toujours été une passion pour Mathias. L’Histoire était déjà pour lui un domaine dans lequel il pouvait se plonger au point d’en oublier le monde qui l’entourait. Mais aller à la rencontre du passé et non se contenter de seulement en connaître les grands événements et les dates importantes représentait pour lui quelque chose de profondément émouvant. Bien sûr, ce qu’il préférait par-dessus tout dans cette démarche, c’était d’effectuer des fouilles, de creuser la terre avec de fins instruments ou de délicats pinceaux afin de ramener à la lumière des objets, parfois abîmés, souvent insignifiants, la plupart du temps à peine identifiables, que nul n’avait vus ou touchés depuis des siècles ou des millénaires.

En tenant précautionneusement dans la paume de sa main un éclat de poterie, une pierre gravée de signes vagues ou un fragment d’outil, Mathias avait presque les larmes aux yeux en se sentant connecté, à travers des âges innombrables, avec celui qui avait été le dernier à manipuler cette chose, devenue pour Mathias une relique par la magie du temps écoulé.

La quasi-vénération qu’il voue à cette science avait valu à Mathias une solide réputation. On faisait désormais appel à lui pour des fouilles, notamment en Amérique Centrale, puisqu’il s’était spécialisé dans l’ère précolombienne.

C’est ainsi qu’il est à présent au Mexique avec une équipe de chercheurs, dans la petite cité de San Pedro Ixtlahuaca, à quelques kilomètres de la ville d’Oaxaca. Non loin de là se situe Monte Alban, où l’on peut admirer plusieurs pyramides remontant pour la plupart à la période Zapotèque. Bien sûr, tout ce site a été examiné, étudié et analysé en profondeur et il n’y a probablement plus rien à y découvrir. (Quoique Mathias sache par expérience qu’un terrain garde toujours des surprises en réserve.) Mais récemment, lors de travaux publics, quelques chambres mortuaires ont été localisées à San Pedro, et c’est à Mathias que les autorités de l’état d’Oaxaca ont fait appel, dans l’espoir qu’il y ferait quelque trouvaille susceptible d’accroître l’attrait touristique de la petite ville, qui vit dans l’ombre de sa grande voisine.

Depuis ce matin, Mathias a ramené à la lumière une vingtaine de pièces de monnaie et un vase funéraire. À quatre pattes sur la terre poussiéreuse et grise, il gratte le sol au moyen d’une fine spatule recourbée, qui tinte au contact d’un corps solide. Simple caillou ou vestige intéressant ? Avec un pinceau, Mathias dégage l’objet et l’observe avec étonnement.

Il est en pierre et a été poli par frottement. Il ressemble un peu à un livre ouvert, avec deux parties écartées à un peu plus de quatre-vingt-dix degrés. Au milieu de chacun de ces volets, un rectangle lisse est légèrement creusé. Sur le côté de l’un d’eux, en relief, il y a une croix et un rond de deux centimètres de diamètre. De l’autre côté, quatre autres ronds, plus petits.

Mathias n’a jamais rien vu de semblable à cet artefact. Son premier réflexe est de dater l’objet, toutefois il en est incapable. Le polissage des rectangles est remarquablement effectué, la pierre à ces endroits est aussi lisse que possible, de même que sur les ronds et la croix. Cependant le reste de la surface est grossièrement ouvragé, sans soin dans la finition. Puis il s’interroge sur l’origine du vestige. Il n’est certainement pas zapotèque, ni antérieur. Mais il n’est assurément pas plus récent non plus. Alors, de quand ? Bien sûr, Mathias se demande quelle a pu être la fonction de cet objet. Avait-il une utilité religieuse ? Avait-il une utilité pratique ? Ou ludique ? Ou artistique ? Avait-il de la valeur ?

Dans les semaines qui suivent sa découverte, Mathias multiplie les réunions de travail avec des confrères aux quatre coins du monde. Il rencontre des conservateurs de musée, d’autres connaisseurs de l’Amérique Centrale. Il pense obtenir des résultats probants et des réponses concrètes en contactant des experts en civilisation aztèque, inca et maya, mais en vain. Il publie des articles, accompagnés de photos, dans des revues spécialisées, demande des avis, rien n’y fait.

Il finit par dévoiler la découverte publiquement lors d’un journal télévisé, au cours d’un reportage dont la vocation est de vulgariser l’archéologie. Soucieux de donner à son émission une aura mystérieuse propice à une augmentation de l’audimat, le réalisateur met l’accent sur ce vestige sur lequel les plus grands savants de la planète se sont cassé les dents.

Alors, un coup de fil arrive au siège de la chaîne. L’appel d’un adolescent.

« Votre truc, on dirait bien une console de jeux. Une petite, qui tient dans la poche »

Mathias pâlit et reconsidère ce qu’il a exhumé de la poussière mexicaine.

En effet, cette chose en pierre a tout d’un jouet électronique. Il s’ouvre, il a deux écrans lisses, une manette, des touches de direction, des boutons…

Mais que faisait ce truc sur un site de fouille de la période zapotèque ? Qu’est-ce que les habitants de la Méso-Amérique d’il y a deux mille ans pouvaient connaître des consoles de jeux ? Pourquoi pas aussi un téléphone portable, tant qu’on y est ?

L’affolement gagne le monde de l’archéologie. Mathias passe tour à tour pour un des plus grands découvreurs et pour un imbécile. Il en perd le sommeil, donnerait n’importe quoi pour ne jamais avoir mis la main sur cette console précolombienne. Durant six mois, il se consacre exclusivement à cet objet.

Comme si la trouvaille n’était pas encore assez mystérieuse, un géologue détermine que le polissage de ses « écrans » est de facture récente. Contemporaine, même.

Alors viennent les aveux.

Le fabricant d’une célèbre console de jeux a contrefait ce vestige et l’a adroitement dissimulé sur le site de recherches d’où Mathias l’a exhumé. Furieux, il attaque violemment le faussaire et lui intente un procès.

À la sortie du tribunal, Mathias, qui a obtenu de confortables dommages et intérêts, reste abattu. Il est la risée de sa profession. À la simple pensée d’effectuer des fouilles archéologiques, il est pris de tremblements.

Le représentant de son adversaire et ses avocats arborent un sourire éclatant. La société, il est vrai, a été condamnée à verser une très forte somme à Mathias, mais qu’importe ? Dans le semestre qui a suivi ces péripéties retentissantes, le chiffre d’affaires de l’entreprise a été quadruplé. Un modèle de console en simili-pierre taillée, fabriqué en quantité volontairement limitée, a même été vendu à prix d’or. Le coup de pub le plus cher, mais le plus médiatisé et le plus rentable de l’histoire du marketing…


Commentaire

Fouilles et brouilles — 6 commentaires

    • Je te fais un paquet-cadeau, alors ?
      Ça faisait un moment que je pensais à cette histoire d’archéologue qui découvre un truc anachronique. Je suis content d’avoir réussi à en faire quelque chose.

  1. Ah là là, tu ne nous en feras jamais d’autres…
    bien vu sur le plan psychologique, égotique et économique… (ique ique…)
    merci Claude !

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