FinFin du monde

Jam avait entendu parler de la fin du monde, et tout d’abord, il avait eu peur. Penser que le monde avait une fin, à huit ans, avait quelque chose de très inquiétant. Il avait posé de nombreuses questions autour de lui, particulièrement à ses parents, qui savaient tout, et il avait appris que la fin du monde se situait probablement au nord, très, très loin au-delà des brumes et du froid.

Jam se sentit immédiatement rassuré par la distance et les obstacles qui se dressaient entre lui et le danger. Ils le protégeaient, en quelque sorte, et il cessa de penser à cet inquiétant sujet pendant plusieurs années.

Et puis, alors qu’il ne s’y attendait absolument pas, le thème revint tout seul vers lui quand quelqu’un fit allusion à la fin du monde en sa présence. Il avait à présent treize ans, il ne craignait plus ces choses-là. Il savait aussi que ses parents ne savaient pas tout, donc il ne leur demanda rien de plus, mais il chercha par lui-même des renseignements.

Il finit par rencontrer un vieil homme qui prétendait que jadis, des jeunes gens aventureux ou crâneurs s’en allaient vers la fin du monde, et qu’on ne les revoyait pas. Cependant il était vraiment très vieux et Jam pensa qu’il délirait, jusqu’à ce qu’il entende d’autres récits similaires. Alors, petit à petit, s’installa en lui le projet de partir vers le nord.

Bien sûr, il y avait une question importante, qu’il ne cessait de poser à tous ceux qui avaient quelques renseignements à lui transmettre. Ce que Jam voulait savoir, évidemment, c’est ce qu’il y avait après la fin du monde.

« Rien, puisque c’est la fin du monde. », lui répondait-on.

« Mais qu’y a-t-il dans ce rien ?

— Rien.

— De quoi est fait ce rien ?

— De rien. »

Il prépara soigneusement ce voyage, et se mit en route le jour de ses vingt ans.

Il n’est pas possible de décrire ici toutes les péripéties de cette odyssée tant il y en eut et tant elle dura longtemps. Jam traversa de vastes espaces, des territoires de brumes, il affronta des animaux terrifiants, des ennemis implacables, il connut des peuples étranges, il visita des cités gigantesques, il nagea dans des lacs rouges ou jaunes, il gravit des montagnes enneigées, s’attarda auprès d’amis rencontrés ou de femmes désirées, toutefois jamais il n’interrompit sa marche en avant, toujours tout droit vers le nord.

Enfin, après bien des années de route, alors qu’il était devenu un homme mûr, Jam arriva à la fin du monde. Il regarda au-delà, et vit qu’il n’y avait

… rien …

Il n’y avait pas même d’obscurité, car l’ombre n’existait pas. Pas même de grisaille, car le gris n’existait plus. Pas même de silence, car l’absence de bruit était inconnue en ce lieu.

Jam s’assit au bord du monde, ses jambes pendant dans le vide de sorte qu’il ne distinguait presque plus ses pieds. Il resta là un bon moment, savourant l’accomplissement de la quête qui avait occupé une grande partie de la vie qui avait été la sienne, et qui était désormais achevée. Il savait que l’attendait le long voyage du retour, qu’il devrait affronter à nouveau toutes les épreuves de l’aller, mais pour l’instant il dégustait simplement sa réussite.

Un mouvement, tellement surprenant dans le rien qui régnait, attira son attention. En étant très concentré, il finit par comprendre qu’il s’agissait d’une personne qui progressait comme en nageant dans le néant. Et lorsqu’elle fut assez près de lui, il vit que c’était une jeune femme. Elle avança encore et bientôt elle fut à ses côtés, alors Jam put la contempler tout à son aise. Elle était nue et absolument ravissante. Elle tendit le bras, toucha celui de Jam en disant :

« Je m’appelle Ligeia. »

Sa voix aussi était belle et douce. Lorsque Ligeia tira Jam par la main pour l’entraîner au-delà du monde, il ne songea pas un instant à s’y opposer ou à refuser. Il suivit la fille sans cesser d’admirer sa chevelure, la courbe de ses épaules et la délicatesse de sa silhouette.

Quand il la serra contre lui pour la première fois, Jam ressentit un bonheur et une plénitude que nul homme avant lui n’avait connus. Au-delà de la fin du monde, il n’y avait ni jour, ni nuit, ni contraintes, ni douleur. Il n’y avait qu’une immense félicité qui s’étendait dans toutes les directions, aussi loin que Jam put voir. Le temps s’écoulait peut-être, il n’en était pas certain, succession de bien-être, de plaisirs, de baisers.

Jam demanda à Ligeia comment elle l’avait trouvé, comment elle avait su qu’il était là. Elle répondit que c’était le désespoir qui l’avait conduit jusqu’à lui.

Le désespoir ? Il ne comprenait pas. Il n’y avait nul désespoir en cet endroit paradisiaque où tout n’était que délice et euphorie…

Malgré les apparences, le temps devait tout de même s’écouler d’une manière ou d’une autre, car il advint un moment où Ligeia lui déclara qu’elle allait partir, à présent que lui était bien installé en ce lieu.

« Partir ? Mais où vas-tu partir ?

— Je vais retourner dans le monde vrai, comme nous tous ici désirons pouvoir le faire.

— De qui parles-tu ? Il n’y a que toi et moi.

— Tu vas à présent rencontrer les autres. »

Jam les vit, en effet. Des cohortes de gens en pleurs, se traînant avec difficulté, qui le dévisageaient de leurs yeux rougis par les larmes.

« Ils sont ceux qui sont venus au-delà de la fin du monde. Tu vas les rejoindre jusqu’à ce que tu prennes une personne du monde vrai pour qu’elle occupe ta place ici.

— Comment faire ?

— Comme j’ai fait. Tu vas devoir attendre que quelqu’un approche de la fin du monde, tu vas devoir être le premier sur lui, et tu vas devoir le ou la séduire afin de l’entraîner. Tu vas découvrir combien il est difficile d’être séduisant lorsqu’on est désespéré, mais tu apprendras à le devenir, ce qui te demandera sans doute des siècles, comme cela m’a pris…

— Encore ce désespoir ! Où est-il ?

— Tu vas le rencontrer. Maintenant. »

Et Ligeia s’en fut, regagnant le monde vrai, abandonnant Jam dans le rien. Les autres l’entourèrent, et il connut le désespoir.


Commentaire

Fin du monde — 2 commentaires

  1. L’homme a toujours voulu savoir ce qu’il y a derrière la colline et a souvent regretté sa curiosité après la joie de la découverte.
    Nouvelle bien construite et bien menée, au point qu’il semble impossible qu’il en soit autrement.

    • Alain, merci pour ce compliment qui me va droit au cœur, surtout venant de quelqu’un qui a ton talent.
      La chute que j’avais prévue n’était pas celle-ci, mais l’histoire a pris son indépendance, comme cela arrive parfois. La narration m’a échappé, les personnages en ont fait à leur tête, et je me suis retrouvé avec ce final sombre qui ne me ressemble pas, mais qui convient parfaitement à ce qui précède. Comme tu dis, il semble impossible qu’il en soit autrement.
      À lire, pour les curieux : Les royaumes du mur, de Robert Silverberg. La démarche est un peu la même, il y a un point mythique et inaccessible, dans ce cas le sommet d’une montagne, que de nombreuses personnes tentent d’atteindre, sans forcément penser à ce qui se trouve là-haut.

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