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« Bonjour, mon père. »

Le père Francis s’était cru seul dans l’église. L’office dominical achevé, ses ouailles se dispersaient rapidement, en général pour gueuletonner en famille. En quelques instants, il se retrouvait seul. Ces minutes étaient pour lui les plus paisibles de la semaine. Ce moment de vide presque total juste après la fébrilité de la célébration était trop brusque. En une poignée de minutes, le prêtre passait du stress de la messe au calme entièrement plat. S’il s’écoutait, il irait s’étendre et ferait une sieste sans même manger. Alors, pour éviter cette petite débâcle, il avait pris l’habitude depuis longtemps de ne pas s’en aller de suite, mais de s’occuper à remettre de l’ordre dans l’église. Il fignolait l’alignement des bancs, ramassait les papiers, gants, chapeaux et vestes oubliés, remplissait les bénitiers, rangeait les missels, nettoyait les objets consacrés…

Il ne s’attendait pas du tout à rencontrer un retardataire et il sursauta en entendant cette voix l’interpeller. C’était celle d’une femme d’un âge certain, grand-mère que le brave curé imaginait aisément en train de cuisiner des pâtisseries pour ses petits-enfants, veillant à leur bien-être et leur hygiène, ou faisant ses courses en s’aidant pour marcher du caddie de supermarché. Son visage ne lui était pas étranger. Elle était une des fidèles les plus régulières, même si son nom lui échappait pour l’instant.

« Bonjour, mon père.

— Bonjour, ma fille. Que puis-je pour vous ?

— Voilà trois ans aujourd’hui que je suis membre de votre paroisse.

— Trois ans déjà ? Comme le temps passe vite… »

La dame souriait, et semblait attendre quelque chose. Elle poursuivit.

« Pendant cette période, je n’ai pas raté la moindre messe. Pas une seule ! »

Sa voix vibrait de fierté. Le père Francis continuait à se demander où elle voulait en venir ou si elle tentait d’établir une sorte de record, lorsque le nom de la vieille lui revint brusquement, par analogie. C’était Mme Ricort. Elle s’était installée dans la région pour se rapprocher de sa fille et de ses petits-enfants, et, très croyante et pratiquante, elle ne laissait passer aucun office, se confessait régulièrement, et elle proposait chaque fois un coup de main bénévole lors des fêtes paroissiales et des petits événements qui faisaient la vie de la communauté chrétienne. Le prêtre attendait encore qu’elle en vienne au fait.

« J’ai toujours donné quelque chose au moment de la quête.

— Je n’en doute pas, madame Ricort. Votre générosité est un exemple pour tous.

— J’ai été présente à chacune des kermesses et des sorties.

— Vous ne comptez pas votre temps lorsqu’il s’agit des autres.

— Je me confesse chaque semaine.

— Vous avez pourtant bien peu de péchés à avouer.

— Et alors ? »

Le père Francis dévisageait la dame qui se dressait devant lui. Il était évident qu’elle attendait quelque chose de lui, mais il ne voyait absolument pas de quoi il pouvait s’agir.

« Alors quoi, madame Ricort ?

— Alors, je suis fidèle !

— Bien sûr, madame Ricort. Vous êtes une fidèle de l’Église, et de notre paroisse en particulier.

— Et j’ai droit à quoi ?

— J’ai peur de ne pas comprendre…

— Quand on est fidèle au supermarché, on a des bons d’achat ; quand on est fidèle à la librairie, on a des ristournes ; quand on est fidèle à la mercerie, on a des cadeaux en nature… Et chez vous, quand on est fidèle depuis trois années, on a quoi ? »

Tout en parlant, elle sortait de son sac une série de cartes de fidélité multicolores et les présentait au père Francis qui les contemplait, estomaqué.

« Mais… mais… Mme Ricort… »

C’était à son tour à elle de ne pas comprendre. Pourquoi le curé, qui avait toujours des éclaircissements sans équivoque à fournir, ne répondait-il pas clairement à sa question ? Elle s’impatientait.

« Eh bien, mon père ?

— Mais enfin… comment vous expliquer ?

— Il n’y a rien à expliquer. Suis-je une fidèle ?

— Assurément, mais pas dans ce sens, pas de cette façon.

— Je ne connais pas d’autre façon de l’être.

— Il y en a pourtant. L’Église, la religion, ne sont pas des biens de consommation. Vous ne pouvez pas être fidèle dans une paroisse comme on est client dans un centre commercial ! Notre activité n’est pas mercantile, il ne s’agit pas de donnant-donnant. »

Mme Ricort fronça les sourcils et s’abîma en une profonde réflexion, tête inclinée, durant de longues secondes. Le père Francis la regardait, à la fois stupéfait par la naïveté de ce qu’elle avait dit et inquiet de la voir aussi déçue et perplexe. L’attente se prolongeait. La vieille dame restait immobile, très concentrée. Que se passait-il sous son crâne ?

Brusquement, elle se redressa et s’adressa au curé.

« Donc, tout le temps que j’ai passé à prier est perdu ?

— Pas du tout. Les prières sincères sont toujours entendues du Seigneur.

— Le fric que j’ai donné à la quête est tombé aux oubliettes ?

— Il a servi à l’entretien de l’église.

— Toutes les communions que j’ai faites ont été inutiles ?

— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Vous avez reçu le corps du Christ !

— Les pénitences accomplies après confessions n’étaient que des punitions ?

— Vous avez racheté vos péchés.

— Les dimanches consacrés aux sorties sont définitivement aux oubliettes ?

— Vous avez apporté de la joie à autrui.

— Et malgré tout ça, je n’ai aucune assurance d’être admise au paradis après mon trépas ?

— Madame Ricort ! Dieu vous enverra où il jugera bon de le faire selon vos mérites ! »

Mme Ricort fit un pas vers le prêtre et le toisa d’un regard dur.

« Puisque c’est comme ça, je vais me convertir ! Parfaitement. Je vais me convertir à l’Islam. Leurs martyrs à eux, au moins, vont directement au paradis ! »


Commentaire

Fidèles — 10 commentaires

  1. Ces minutes étai[en]t pour lui le[s] plus paisible[s] de la semaine.” Et pourtant le gueuleton n’a pas commencé, si ?
    Sinon, toujours un plaisir de revoir le père Francis. Je trouve la chute est un peu raide, mais bon, le chien sur la photo a une bouille tellement trognon, ça équilibre !

    • Fautes corrigée, merci.
      Sur la photo, c’est Meïka, la toutoune de mon fils et sa copine.
      Et la chute… c’est comme ça ! 😐

  2. Cette petite dame m’a fait sourire.
    Cependant, ce texte fait réfléchir et la fin est glaçante.
    Mais c’est vrai, c’est comme ça. 😐

    • Un bon texte DOIT faire réfléchir. La littérature sert à ça : se poser des questions, et éventuellement trouver des réponses.

  3. Cette dame a quand même un peu raison. Je m’explique :
    imaginez l’alignement des chaises dans une église. J’ai toujours cru que le ou les préposés se servaient des motifs du carrelage. Point du tout ! Dans la cathédrale de ma ville, je me suis aperçu que le préposé est muni de deux bâtons : un long (environ 60 cm) pour espacer les rangées et un court (environ 15 cm) pour espacer les chaises latéralement.
    Sa tâche m’est soudainement apparue comme un boulot fastidieux (jusqu’à 800 chaises à ranger après chaque office). Et je le plains : entre la messe de minuit de ce soir et la grand’messe de demain matin, en voilà un qui ne va pas pouvoir réveillonner !
    Alors, j’espère bien que ce brave homme a une place réservée au Paradis, malgré tes histoires de foi et de désintéressement.

    Qu’à cela ne tienne : joyeux Noël à toi, ta famille et tous tes lecteurs(trices) !

    • Moralité : il vaut mieux être préposé aux chaises d’une petite paroisse que dans une prestigieuse cathédrale. La tranquillité, sinon le bonheur, réside dans la simplicité et la modestie.
      Joyeux Noël à toi aussi, Alain, à ta famille et à toutes celles et tous ceux qui passeront par ici !

  4. J’aurais bien aimé ce texte si Mme Ricort n’avait pas été une personne âgée. (le nom de la vieille ). Les personnes âgées aujourd’hui n’ont pas été élevées avec récompenses obligatoires pour une bonne action ou dans les magasins pour un achat souvent indispensable.C’est très récent cette mentalité du «  j’t donne, t’y donnes. ». Les bonnes et douces grands-mères existent, si, si.  

    • C’est vrai, mais il y a tout de même beaucoup de personnes “d’un certain âge” qui estiment avoir des droits et des prérogatives du fait de leur ancienneté. Ils sont rares, mais particulièrement désagréables.
      Joyeux Noël, Catherine.

  5. Comme d’hab, je me suis régalé. Et je suis heureux que tu relèves cette arnaque. Moi, je dis qu’un bon pater mérite un peu de pâté et qu’un avé pourrait être accompagné d’un navet. Et une participation assidue, un séjour chez le pape.
    Ensuite, pour la reconversion… c’est une chute.

    Bonnes fêtes et bisous baveux

    • Je vois que tu débordes d’idées promotionnelles originales. Je vais transmettre tes coordonnées au Vatican, pour le jour où ils se décideront à faire des offres à leurs habitués.

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