FeuFeu de détresse

Est-il possible d’aimer instantanément, totalement et définitivement ? Dans ma jeunesse, j’aurais répondu que non, que le coup de foudre, c’est de la foutaise. Depuis, pendant des années, j’ai écrit à Lisbeth chaque semaine. Avec une régularité de mécanique céleste, je prenais la plume tous les dimanches pour lui donner de mes nouvelles, pour demander des siennes, pour parler de la vie, du temps, de mes activités, de ce qui se passait autour de chez moi, et bien sûr pour lui dire mon amour.

Quand j’ai rencontré Lisbeth, j’avais vingt-trois ans et elle quatorze. Au volant de ma première voiture, je l’avais engueulée lorsque, à vélo, elle s’était presque jetée sous mes roues pour tourner plus vite à gauche. Elle s’était arrêtée, s’était excusée, penaude comme une gamine qu’elle était, et je l’ai vue repartir en me laissant le souvenir de ses yeux extraordinairement clairs.

Cinq ans plus tard, je prenais un café à la buvette de la gare d’Austerlitz. Elle est venue vers moi sans hésiter.

« Je te reconnais. Je t’avais coupé la route à vélo, tu m’avais assaisonnée. »

J’ai vu ses yeux, et je me suis souvenu. Je l’ai regardée, elle n’avait plus rien de la gamine d’alors. Elle était devenue une jeune femme splendide, avec en plus cette chose indéfinissable qui ne fane pas avec l’âge comme la simple beauté, et qu’on appelle le charme. Instantanément, j’ai su que je n’avais aucune chance d’en sortir intact. Soit elle partait cette fois encore, et je la regretterais jusqu’à mon dernier jour, soit elle restait, et il n’y aurait plus d’autre femme dans le monde.

Elle est restée.

Elle est restée pendant cinq ans, autant que sa première absence.

Ce jour-là, nous sommes repartis ensemble de la gare, comme si nous avions eu rendez-vous. C’était si naturel, qu’elle me suive, que je ne me suis pas posé de question. Lisbeth venait avec moi, c’était tout. Elle a mis sa main dans la mienne, et nous avons marché côte à côte jusqu’au métro. Le métro nous a amenés chez moi, j’ai ouvert la porte, nous sommes entrés, et nous nous sommes embrassés. Puis nous avons fait l’amour, et elle est restée.

Elle était comme ça, Lisbeth, quand elle avait envie de quelque chose, elle le prenait, et pour elle c’était une chose tout à fait normale. Le quotidien avec Lisbeth était fait de gestes spontanés, bruts. Elle ne se posait jamais de question.

J’ai essayé moi aussi de saisir la vie comme elle venait, à la manière de Lisbeth. Elle était dans mon existence, et ça me suffisait. Je la regardais, pour le plaisir, et chaque fois je me sentais submergé d’étonnement, car je n’ai jamais vraiment compris par quel miracle une fille comme Lisbeth était là, à mes côtés. Je caressais sa main, je touchais sa peau, je profitais de ses yeux, et j’étais heureux.

Un jour, après l’amour, Lisbeth m’a dit :

« Fais attention, Nathan. Éloigne-toi. »

J’ai cru que je la gênais, que je lui faisais mal, encore tout contre elle.

« Je suis dangereuse. Tu vas souffrir, avec moi. Tu devrais me mettre à la porte, fais-le, si tu as une once de prudence. »

J’ai ri, mais elle ne plaisantait pas. D’ailleurs, je ne l’ai jamais vue rire, tout juste sourire, et pas souvent.

Que voulais-tu me dire ce jour-là, Lisbeth ? Savais-tu déjà ce qui allait se produire ?

Je ne l’ai pas mise à la porte, évidemment. Au contraire, j’ai tout fait pour qu’elle soit bien avec moi, qu’elle soit si heureuse qu’elle ne puisse plus envisager l’un de nous sans l’autre.

Je n’avais pas compris que rien n’avait de prise sur toi, Lisbeth, pas même le bonheur, qui a besoin de nos peurs pour s’attacher à nos pas. Toi, tu n’avais peur de rien, surtout pas de perdre un bonheur que tu n’avais jamais connu, pas même dans mes bras, où tu n’avais trouvé que du plaisir.

Qu’était-il arrivé à Lisbeth avant qu’elle me rencontre à cette buvette de gare ? Je ne le saurai jamais, toutefois elle avait dû vivre quelque chose de terrible, qui était parvenu à la vider totalement, alors qu’elle était encore si jeune. Jeune, mais vide. Elle n’avait aucun élan vers l’avenir. Lorsque je lui parlais du lendemain, de faire des projets, d’avoir un enfant, elle semblait ne pas comprendre, comme si je lui présentais des concepts profondément étrangers à sa culture. Quelque chose avait été brisé en elle, j’en suis certain. Par qui ? Comment ?

Un matin, elle m’a dit au revoir, et elle est partie.

Aussi spontanément, aussi simplement qu’elle était venue, elle s’en est allée. Je n’ai pas fait un geste pour la retenir, je savais que c’était inutile. Je n’ai pas demandé pourquoi. Je n’ai pas fait semblant d’être étonné. Après tout, elle m’avait prévenu.

Quinze autres années se sont écoulées dans l’obscurité, et j’ai revu Lisbeth par hasard, dans un grand magasin de matériel électronique. J’ai ressenti une immense bouffée de chaleur en l’apercevant. Elle avait légèrement grossi, mais elle était aussi lumineuse qu’avant, tout auréolée de ce fameux charme qui était son essence. Elle m’a parlé comme si nous étions deux copains qui se voyaient régulièrement, comme s’il n’y avait pas eu ce gouffre vide depuis notre précédente rencontre. Elle n’a rien dit d’elle-même, elle m’a juste laissé une adresse en province sur un bout de papier.

C’est à partir de là que je lui ai écrit chaque semaine pendant dix ans, ce qui fait plus de cinq cents lettres.

Elle n’a répondu à aucune, sauf la dernière.

« Adieu, Nathan. Je pars. Pardonne-moi de t’avoir permis de m’aimer, car tu souffres à cause de moi, qui suis inapte à aimer. »

J’ai traversé le pays et je me suis précipité à l’adresse qu’elle m’avait laissée, et où je n’avais jamais osé me rendre. Dans le petit appartement qu’elle avait occupé, et que j’ai pu me faire ouvrir, je n’ai trouvé, soigneusement alignés, que les cinq cents et quelques courriers que je lui avais écrits. J’ai compris que cette fois, elle était vraiment partie.

Alors, j’ai relu toutes les lettres une par une, et je les ai brûlées dans un grand feu de détresse, me demandant si Lisbeth avait une chance d’en apercevoir la lueur, de là où elle était.


Commentaire

Feu de détresse — 6 commentaires

  1. Cette écriture sobre et belle qui est la tienne met si bien en évidence tout ce qui est sous-jacent dans ce texte, c’est direct et poignant. Un genre de narration nouveau, dans lequel, comme dans les textes plus légers, tu excelles! Une vraie découverte!!! Merci Claude! :))

    • Je suis cramoisi jusqu’à la racine des cheveux. 😳
      Faut pas me faire tant de compliments, je vais me prendre pour un écrivain ! 🙄

  2. Très joli texte.
    Comme le dit Michelle, cette nouvelle est un sujet, pas une anecdote.
    Ne reste plus qu’à l’écrire…

    • Si ça te dit, mon ami, j’ai hâte de te lire.
      Je crois qu’inconsciemment, j’ai essayé d’exprimé le sentiment que m’a laissé la lecture d’un court roman de Didier Van Cauwelaert, Cheyenne, dont je recommande la lecture à tous ceux qui s’intéressent au labyrinthe que sont les sentiments amoureux.

  3. BRaVO Claude, j’adore lire tes productions ds le metro… Quand je rentre à la maison, je suis émue de tous les sentiments étranges et progonds laissés par ces lectures.. et figure toi que même la ligne 13 prend des couleurs!
    Bisous et continue!
    Sylvie

    • Super, merci !!! 🙂
      C’est exactement ce que j’essaie de faire : répandre un kaléidoscope de sentiments variés, et surtout entrainer les pensées de mes lecteurs vers d’autres rivages.
      En plus, ça donne des couleurs à ma vie aussi, coincé comme je suis dans ma voiture, qui est encore plus terne que la ligne 13.

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