FaireFaire taire le notaire

Il n’avait pas l’air très ouvert, le petit bonhomme qui se tenait devant Lucas. Pris d’une incertitude, celui-ci regarda derrière s’il y avait quelqu’un d’autre, mais non. C’était bien lui le notaire. D’ailleurs, le type se présenta, pour chasser tout doute résiduel.

« Je suis maître Joigrise.

— Bonjour, mètre. »

En effet, il ne mesurait pas beaucoup plus, et il paraissait gai comme le croisement d’une porte de taule et d’un croque-mort. Ça tombait bien, puisqu’il s’agissait d’une affaire de succession.

Lucas s’assit sur la chaise que lui désignait l’assermenté, lequel rassembla des papiers, leur jeta un coup d’œil glauque et demanda d’une voix déjà monotone :

« Vous venez pour la succession de votre mère, dont l’état de nue-propriété des biens ne peut porter préjudice qu’aux droits de préhension que vous souhaitez exercer sur la réduction de la pleine propriété aux trois quarts ? »

Je cite de mémoire, ce n’était peut-être pas exactement ça, toutefois c’était aussi limpide.

Lucas dévisagea le type qui se tenait de l’autre côté d’un bureau qui devait coûter l’équivalent de quatre mois de son salaire.

« Heu… oui. »

Il valait mieux être conciliant. L’autre reprit :

« Votre part taxable étant de cinquante mille euros, vous devez régler sept mille euros. »

Il repoussa les papiers et dévisagea Lucas sans bouger, le regard aussi vide qu’une caisse de retraite.

« Vous attendez quoi ?

— Le chèque.

— C’est une plaisanterie ?

— Non, c’est une libéralité. »

Lucas commençait à comprendre que le type qui se tenait devant lui ne donnait pas aux mots le même sens que les gens normaux. Il tira de sa poche son téléphone portable et chercha sur Internet ce qu’était, dans le vocabulaire législatif, une libéralité, et il lut cette définition stupéfiante :

Nom féminin. Acte par lequel une personne procure un avantage à une autre sans aucune contrepartie.

La situation était claire. Le petit notaire était là pour lui torpiller du fric en échange de que dalle. Lucas décida de contre-attaquer.

« Bien sûr. Mais puis-je vous poser une question ? Il y a un point que je n’ai pas compris.

— De quoi s’agit-il ?

— Est-ce que vous me prenez pour un con ? »

Il faut rendre justice au flegme de Joigrise, qui ne cilla même pas, à moins que ce soit à cause du mépris qu’il éprouvait pour ses semblables, conséquence de sa profession.

« Monsieur, je suis là pour faire respecter la Loi. Si vous avez des doléances à exprimer, vous avez la possibilité de faire appel à un avocat.

— La loi ? Que diriez-vous de vous intéresser à la Justice ?

— Ce n’est pas la même chose, chacun son métier. Faisant mon droit, j’ai opté pour la notoriété.

— Le droit ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’obligations ? Celles des autres, bien sûr.

— Monsieur, vous êtes en train d’hypothéquer le crédit de sympathie que je vous avais spontanément accordé en bien propre.

— Il semblerait que votre estime dissimule des vices cachés. Vous n’avez rien d’une personne morale.

— C’est sûr qu’aucun serment d’amitié ne sera scellé entre nous. Je vous signale tout de même que nul cahier des charges n’exige de moi de déférence particulière à votre endroit. Je vous propose de poursuivre notre entrevue.

— Évidemment, notre relation prend surtout des allures de cahier de décharges, voire d’usufruit pourri.

— Monsieur, encore un mot et je dégaine mon codicille dans la subrogation.

— Un mot ! »

Contre toute attente, le notaire s’effondra. Il sembla disparaître derrière son bureau, épaules tombantes, oreilles pendantes, œil éteint et truffe sèche. Pour un peu, il se serait mis à geindre. Lucas, décontenancé, se demandait s’il devait faire appel à une tierce personne, invoquer un amendement ou changer de régime pour s’adresser à son vis-à-vis. Après quelques secondes, le notaire se reprit en mainlevée et déclara d’une petite voix :

« Vous êtes le premier à me prendre aux maux.

— Homo ?

— Non, au mot. Je suis un incapable. Je vais changer de statut, moi qui rêvais d’avoir la mienne au milieu de la place. Laissez tomber le chèque, monsieur. Je le porterai à l’actif de mon échec comme d’une quotité sise ici, tant je me sens las, prenez-en acte, je vous prie. »

Et, apposant sottement son sceau sur les documents, Joigrise reprit la tête d’enterrement qui lui seyait si bien.


Commentaire

Faire taire le notaire — 4 commentaires

  1. … Et quand vers minuit passaient les notaires, qui sortaient de l’hôtel des “Trois Faisans”, on leur montrait notre cul et nos bonnes manières en leur chantant…

    J’espère que cette entrevue calambourdesque n’a eu lieu que dans ton encrier

    • Je n’affirmerais pas que toute ressemblance serait le fruit du hasard, ni en ce qui concerne les personnages, ni à propos de la situation. 👿
      Quant à ta citation… j’ai failli choisir “Les bourgeois, c’est comme les cochons”, comme titre ! 😆

  2. Oh cette rafale de jeux de mots, sur la fin !
    En tout cas, voici la première minifiction à lire avec un deuxième onglet ouvert pour… traduction 😉

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