Extralucide"Extralucide

Lorsque le télé­phone se mit à son­ner à plus de vingt heures, Xavier pen­sa immé­dia­te­ment qu’il devait cer­tai­ne­ment s’agir d’un de ces irri­tants coups de fil publi­ci­taires dégui­sés en enquête ou en fausses pro­messes de cadeaux com­mer­ciaux. Il ne se trom­pait pas, mais cette pro­po­si­tion, on ne la lui avait pas encore faite !

« Mon­sieur Colon ?

— Coland. »

Elle avait un accent litua­nien. Ou magré­bin. Ou polo­nais. Mais elle avait un accent.

« Ah, oui, par­don, mon­sieur Colon. Je m’appelle San­dra, je suis voyante. Je peux vous révé­ler l’avenir et ain­si vous aider dans votre exis­tence quo­ti­dienne. »

À l’évidence, elle lisait les mots qu’elle débi­tait. Devant ses yeux, un papier devait lui souf­fler ses répliques, elle n’avait plus qu’à suivre les flèches en fonc­tion des réponses de son inter­lo­cu­teur.

« Je vous pro­pose une consul­ta­tion gra­tuite et immé­diate, par ce télé­phone. D’accord, mon­sieur Colon ?

— Euh…

— Bien, nous allons com­men­cer, mon­sieur Colon. Je vais juste vous poser quelques ques­tions très simples. Tout d’abord, mon­sieur Colon, quelle est votre date de nais­sance ? Ain­si que le lieu ? »

Xavier n’avait pas envie, tou­te­fois il avait déjà trop atten­du pour rac­cro­cher ou repous­ser l’importune. C’était là le piège, le but du bara­tin pré­li­mi­naire, il le savait, pour­tant il s’était fait pié­ger. Il don­na ses date et lieu de nais­sance, tout en se disant qu’il avait per­du une bataille, mais pas la guerre, et que cette San­dra n’aurait pas dû com­po­ser son numé­ro.

« Bien, mon­sieur Colon. Je viens de cal­cu­ler votre thème astro­lo­gique, et je vais sans plus attendre vous révé­ler mes pré­vi­sions. Côté amour, une embel­lie va se faire sen­tir dans votre vie sen­ti­men­tale et des pro­jets se réa­li­se­ront bien­tôt. Côté tra­vail, les choses vont aller encore plus vite que vous l’aviez espé­ré. Côté argent, vous entrez dans une période d’accalmie, la ges­tion finan­cière devien­dra plus facile. »

Il y eut un silence, et Xavier com­prit que c’était fini. Évi­dem­ment, les fameuses pré­dic­tions étaient toutes opti­mistes et très éva­sives. Il atten­dit la suite, qui ne tar­da pas.

« Bien sûr, mon­sieur Colon, avec un peu plus de temps pour les éla­bo­rer, les pré­vi­sions sont plus pré­cises et plus détaillées. Nous avons plu­sieurs for­mules d’abonnement. La plus inté­res­sante pour un homme comme vous, c’est le for­fait quo­ti­dien. L’abonnement se règle men­suel­le­ment, et vous rece­vez chaque matin un appel, qui sera enre­gis­tré sur votre mes­sa­ge­rie si vous n’êtes pas dis­po­nible à ce moment. Cet appel vous don­ne­ra votre horo­scope appro­fon­di pour la jour­née à venir. En outre, cette for­mule com­prend une consul­ta­tion par mois pour des pré­dic­tions à plus long terme, effec­tuées au moyen d’une boule de cris­tal, en direct pour vous et tou­jours par télé­phone pour vous évi­ter de vous dépla­cer. Qu’en dites-vous, mon­sieur Colon ?

— Vous le savez déjà, cer­tai­ne­ment. »

Cette fois, la fille hési­ta. Elle devait cher­cher sur son papier la bonne flèche à suivre. Elle ten­ta de gagner du temps :

« Qu’entendez-vous par là, mon­sieur Colon ?

— Ben… c’est pour­tant simple ! Vous êtes voyante, vous pou­vez voir l’avenir, donc, vous saviez com­ment notre conver­sa­tion allait se dérou­ler avant de m’appeler, n’est-ce pas ?

— Eh bien… Pas tout à fait, mon­sieur C…

— Êtes-vous une bonne voyante, San­dra ?

— C’est l’opinion de la majo­ri­té de mes clients. Vous pou­vez décou­vrir les avis lais­sés en com­men­taires en consul­tant mon site à l’adresse www…

— Alors, je ne com­prends pas, quelque chose m’échappe.

— De quoi s’agit-il, mon­sieur Colon ?

— Il n’y a que deux pos­si­bi­li­tés, n’est-ce pas ? Soit je sous­cris à votre abon­ne­ment, soit je n’y sous­cris pas.

— Je vois.

— Bien sûr que vous voyez. C’est indis­pen­sable, pour une voyante ! Et comme je suis cer­tain que vous êtes une excel­lente pro­fes­sion­nelle, si vous aviez pré­vu que je n’y sous­crive pas, vous n’auriez même pas pris la peine de m’appeler, puisque cela aurait été une perte de temps.

— Euh… je vous suis.

— Donc, puisque vous m’avez appe­lé, c’est que vous savez que je vais y sous­crire. »

San­dra sau­ta sur l’occasion.

« En effet, mon­sieur Colon, je sais que vous allez le faire.

— C’est là que le bât blesse. C’est que, voyez-vous, je n’ai abso­lu­ment aucune inten­tion de prendre cet abon­ne­ment.

— Ah ? Mais j’avais cru que…

— Dans votre pro­fes­sion, San­dra, c’est le client qui doit croire. Vous, vous devez être sûre.

— J’étais sûre que…

— Donc, puisque vous m’avez néan­moins appe­lé, tout en sachant que je ne vais pas m’abonner, c’est que vous m’appelez pour une autre rai­son. »

Xavier lais­sa le silence régner pen­dant quelques secondes. Son inter­lo­cu­trice ne ten­ta même pas d’en pro­fi­ter pour reprendre l’initiative de l’échange, qui lui avait pour­tant tota­le­ment échap­pé. Le jeune homme bais­sa légè­re­ment la voix, la fit plus chaude, plus intime, comme si la femme à qui il s’adressait était la seule femme impor­tante dans ce monde.

« San­dra, pour quelle rai­son m’avez-vous appe­lé, réel­le­ment ? Dites-le-moi, je suis dans l’espérance, et je ne puis m’en tirer sans vous, ne dis­po­sant pas de votre don de divi­na­tion. Aidez-moi, San­dra, avouez… Est-ce pour moi, et pour moi seul que vous avez com­po­sé mon numé­ro ?

— Euh… Euh…

— Alors, San­dra, écou­tez-moi bien. Pre­miè­re­ment, je le répète pour la der­nière fois, mon nom est Coland, Xavier Coland. Pas Colon. Deuxiè­me­ment, la pro­chaine fois que vous aurez l’idée d’appeler les gens chez eux pour leur pro­po­ser des plans foi­reux, regar­dez dans votre boule de cris­tal, dans vos cartes ou dans les étoiles, regar­dez où vous vou­drez, mais assu­rez-vous que vous n’allez pas emmer­der quelqu’un qui a autre chose à faire. Et si c’est le cas, retour­nez à vos gri­moires et à vos philtres. »

Et il rac­cro­cha.


Commentaire

Extralucide — 4 commentaires

  1. Eh bé tu en as mis du temps pour dire ce que tout le monde rêve de dire chaque fois ? moi j’ai rac­cro­ché depuis long­temps ?ça m’a per­mis de lire la nou­velle de tu vois qui.… excel­lente au demeu­rant.. joyeux same­di !

    • En fait, nous avons eu il y a quelques jours un appel d’une voyante pré­nom­mée San­dra. Heu­reu­se­ment pour elle :smile:, c’est ma douce moi­tié qui a répon­du. J’ai dit : “elle n’avait pas pré­vu d’avance ton refus ?”, et j’ai vu les pos­si­bi­li­tés offertes d’en faire une mini­fic­tion.

  2. Bien vu ! Tu pour­rais la rem­pla­cer cette fausse voyante, pour arron­dir tes fins de mois ? Il y a des années, un ami m’a racon­té toutes les répar­ties qu’il réser­vait à ces coups de fil intem­pes­tifs : un régal à l’écouter, trop mar­rant !
    Moi, je ne décroche plus quand je lis un numé­ro incon­nu s’afficher sur mon gsm et sur le fixe, il sert uni­que­ment à télé­pho­ner sur d’autres numé­ros fixes, donc on ne donne jamais notre numé­ro fixe, donc je ne décroche jamais cet appa­reil quand il sonne haha
    Je ne sais pas chez vous, mais ici ils ont des heures habi­tuelles pour les repé­rer : entre 12 et 13h, et ensuite vers 17h.

    • En France, il existe quelques moyens pour “blo­quer” les numé­ros incon­nus. Les emmer­deurs ont vite trou­vé une com­bine qui leur affecte un numé­ro bidon, qui n’est donc pas vrai­ment incon­nu.
      Évi­dem­ment, ne JAMAIS don­ner son numé­ro de fixe est effi­cace, mais un peu contrai­gnant !
      La der­nière fois que la fille qui appe­lait a com­men­cer à me racon­ter je-ne-sais-quoi à pro­pos de la bouffe de qua­li­té, j’ai répon­du qu’on avait arrê­té de man­ger, parce que ça coûte trop cher. Et j’ai rac­cro­ché, bien sûr. 🙂

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