ETrangersETrangers celestes

L’homme, ce grand orgueilleux, a toujours tenu à avoir une place privilégiée dans l’univers, et il s’y est toujours accroché comme une moule à son rocher, parfois au moyen de mensonges, souvent à coup de violences, voire de meurtres. Pendant longtemps, il a planté la Terre au centre de la création. Lorsque cette affirmation s’est avérée intenable, c’est le soleil, SON soleil, qu’il a élevé à cette position particulière. Puis SON système solaire. Puis SA galaxie. Est ensuite venu le moment où il devint évident que quoi que l’humain prétende, la Terre, le soleil, le système solaire et la galaxie étaient, chacun, d’une affligeante banalité, n’étant que des astres quelconques parmi des myriades d’astres ordinaires.

Alors, en dernier recours, l’homme a décidé que seule dans l’univers la Terre abritait des êtres vivants, parmi lesquels il était le seul conscient.

Bien sûr, la dégringolade s’est poursuivie. Des planètes extrasolaires ont été découvertes, en grand nombre. Il fut flagrant même pour les moins informés que fatalement, statistiquement, parmi les trillions de planètes de l’univers, forcément, des billions accueillaient la vie, et que sur des milliards d’entre elles, pour le moins, il y aurait de l’intelligence.

Mais tant que la preuve visuelle n’en était pas apportée (et elle ne devait pas l’être avant longtemps), l’homme s’accrochait à son orgueil insensé : il était sur l’unique corps céleste à connaître la vie, et il était sa seule créature censément sensée.

Jusqu’au jour où, comme dans les romans et les films, les autres débarquèrent, dans des scaphandres verts, et l’humanité frémit en perdant son dernier flambeau et sa singularité.

Les étrangers furent néanmoins reçus dans les grandes capitales, par les princes et les présidents de la Terre. Ils assistèrent à des conférences, des banquets, des concerts, des commémorations… Des scientifiques leur demandèrent d’où ils venaient et comment ils étaient venus. Des médecins les auscultèrent et voulurent savoir comment ils se reproduisaient. Des experts examinèrent leur soucoupe et virent comment elle fonctionnait.

Puis, après quelques jours de mondanités, le dimanche matin, ils désirèrent aller à la messe !

On les mena à l’église la plus proche. Ils s’agenouillèrent, joignirent les mains, récitèrent le Pater Noster, tracèrent des signes de croix… ils firent tout ce qu’il fallait, comme il fallait, et au bon moment.

Ces êtres ne savaient rien du capitalisme, ni du communisme, ni de l’économie, ni de la guerre, ni de la musique. Ils ne pigeaient rien à la loi de l’offre et de la demande, à l’intérêt de créer des besoins pour vendre davantage, ils ignoraient tout de l’industrie pornographique, de l’industrie militaire, de l’industrie pharmaceutique, ils ne portaient pas de vêtements, n’étaient pas fichus de chantonner, ils respiraient de l’ammoniaque… mais ils avaient traversé la galaxie, ils allaient à la messe, et ils connaissaient les prières et les rituels chrétiens !

Le pape, qu’on avait tenu à l’écart de tout ce tintouin comme on cache une excroissance honteuse parce que mal placée, se fit transporter devant les visiteurs et voulu savoir où ils avaient acquis une telle piété. Ils expliquèrent que sur leur planète, pas mal de temps auparavant, un type était venu. Il était le fils de Dieu, il avait prêché dans le désert, avait marché sur l’eau, multiplié les petits pains, rendu la vue aux aveugles, leur avait dit de s’aimer. Puis des méchants l’avaient pris et crucifié jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ensuite, il était ressuscité, etc.

Le pontife se frottait ses saintes mains.

Il y avait belle lurette que la Terre n’était plus au centre de l’univers ; depuis peu, on savait que l’homo sapiens n’était pas détenteur de la seule forme de conscience, et voilà qu’éclatait la preuve irréfutable que le dieu de l’Église Romaine, celui qui avait envoyé Son fils sauver les hommes était le vrai, au point qu’Il s’était manifesté sur au moins un autre astre, à des années-lumière du nôtre. Mais était-ce si étonnant, à bien y réfléchir, puisqu’Il était le Créateur de toutes choses, de la Terre, du ciel, des planètes, du soleil, des galaxies, et de l’univers tout entier ? Quelle plus belle et plus éclatante preuve qu’Il était le Dieu universel pouvait-on espérer ?

Le Saint-Père jubilait. Il écarta d’un geste les princes, présidents, et autres grands de ce monde qui monopolisaient les étrangers, les ramenant à de plus justes proportions, et invita les brebis extraterrestres au Vatican.

Là, ils papotèrent longuement, usant de divers subterfuges pour parvenir à communiquer, qui en soutane blanche à l’air libre, qui en scaphandre vert rempli d’ammoniaque. Ils parlèrent de théologie, de philosophie, de droit canon, de métaphysique, de la foi, de la Bible, dont les visiteurs avaient un équivalent à la troublante ressemblance, du Christ, des sacrements…

Pendant ce temps, les hauts représentants des cultes concurrents faisaient profil bas. Eux aussi avaient prétendu posséder la vraie religion, représenter le vrai dieu et enseigner la vraie parole, mais d’un coup, tout s’écroulait. Devant l’évidence, les convictions des plus radicaux vacillaient. À mesure que le temps passait, les leaders des autres doctrines furent contraints, la mort dans l’âme (si j’ose dire), de reconnaître le succès de leur papal confrère et de faire des concessions.

Après une tournée triomphale dans les hauts lieux chrétiens de toute la planète, les étrangers rembarquèrent dans leur soucoupe et repartirent à travers le vortex d’un trou noir. Et le pape remonta sur le trône de St Pierre auréolé d’un prestige que l’Église avait perdu depuis plusieurs siècles.

.oOo.

Quelques semaines plus tard, un deuxième astronef atterrit. Les scaphandres des visiteurs étaient rouges. Cinq fois par jour, les passagers déroulaient sur le sol de petits tapis, s’y agenouillaient en se tournant vers leur étoile natale, et s’inclinaient en priant le prophète qui leur avait jadis apporté la bonne parole.

Le pape eut un moment de découragement, tandis que les nouveaux venus étaient reçus à La Mecque.

Quelque temps après leur départ, un troisième appareil se posa sur notre planète. Les visiteurs qui en descendirent, tout de bleu encapsulés, portaient kippa et papillotes. Ils furent dirigés sur Tel-Aviv.

Puis il y eut encore un, qui…


Commentaire

ETrangers celestes — 10 commentaires

  1. Je ne sais si je me sentais mieux aux lignes «mono-religion» ou après. Tu laisses beaucoup d’espace à la co…rie, ce me semble, Claude, encette fin de semaine. Voilà mon samedi plombé !

    • Dans la mesure où Dieu est, par définition “ce qu’on ne voit pas mais auquel il faut croire” (ce qui est précisément le but de son existence), je ne sais pas s’il est préférable d’avoir une multitude de cultes concurrents et prêts à tout pour être mis en avant, ou un seul, monopolisant une vérité et donc l’imposant, et fermant la porte à l’imagination.
      Comparons cela à la politique. Vaut-il mieux une nuée de partis qui rivalisent de promesses bidons ou un régime à une seule idéologie ? La France ou la Corée du Nord ? Je sais que tu es Suisse, mais tu vois ce que je veux dire ?

  2. difficile d’intervenir dans ce si beau dialogue 🙂
    Je trouve néanmoins que l’humain peut rassurer son orgueil… car la palme de la bêtise, il la détient toujours… amen

  3. Sympa comme tout, cette histoire. Elle se laisse dévorer sans faim. Sans faim, oui, mais, j’irai bien me manger un petit gâteau, moi. Une religieuse, par exemple.

    Bisous doux.

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