029-DieuCréaFlemmeEt Dieu créa la flemme

Sonnerie de réveil. Sursaut. Sensation de chute. Tout rouge. Tendre le bras. Arrêter ce bruit. Appuyer sur le bouton.

Silence.

Enfin.

Sommeil.

Encore.

Ne pas se rendormir. Il ne faut pas. Sombrer, quand même.

Sonnerie encore. Sursaut. Cet appareil qui recommence au bout de cinq minutes ! Heureusement. Que c’est dur…

Le père Francis ouvre un œil. Puis l’autre, mais après avoir refermé le premier. Il cherche à rassembler ses souvenirs. Il est important d’être à l’heure ce jour-là, mais pourquoi ? Pourquoi ne doit-il pas perdre de temps ?

Ah, oui ! Parce qu’on est dimanche. La messe. Il s’efforce de toujours veiller aux moindres détails de ce qu’il fait, mais il est évident que le dimanche est particulièrement important. Quant à la fainéantise, il n’a jamais eu trop de mal à s’en préserver, étant d’un naturel plutôt actif.

Mais ce matin-là, dimanche ou pas, c’est vraiment très dur.

La tête enfoncée dans son oreiller si moelleux, le prêtre récapitule tout ce qu’il a à faire avant l’office : relire une dernière fois son sermon, vérifier si les saintes huiles sont à leur place, contrôler la tenue des enfants de chœur, demander à l’un d’eux de donner un coup de balai dans l’allée centrale de l’église, remplir les bénitiers, dire au bedeau de préparer l’encens, arranger le… Mais cet inventaire est-il motivé par un souci de perfection ou n’est-il qu’un prétexte pour gagner du temps et se prélasser durant quelques minutes supplémentaires ?

En toute conscience, le père Francis doit admettre que la principale raison est que cela lui permet de rester encore un peu sous la couette. En réalité, il sait parfaitement ce qu’il a à faire et n’a nul besoin d’en dresser la liste.

Mais alors… pourquoi cette envie de traîner ce matin ? Pourquoi cette inertie, cette difficulté à extirper son corps d’entre les draps, à le mettre à la verticale ?

Serait-ce… Serait-ce cela qu’on nomme la paresse ?

Non. La paresse est un des sept péchés capitaux, c’est un état d’esprit, un refus quasi systématique d’agir, d’entreprendre, de bouger. Là, le brave curé sent confusément que c’est autre chose, de simplement fugace. Toutefois, cette révélation qu’il est passé très près, trop près, d’une horreur l’a secoué.

Mais pas au point de le faire sortir du lit d’un bond décidé.

Pourquoi serait-ce mal de traîner quelques minutes de plus ? Pourquoi devrait-il se faire un devoir de jaillir dès la première sonnerie, et d’accueillir avec allégresse la liste des tâches à accomplir ?

Après tout… Dieu lui-même s’est reposé le septième jour. C’est ce qui est raconté dans la Bible, non ? Après avoir créé le Ciel, la Terre, la lumière, les arbres, les animaux, les eaux et tout le reste, sans oublier évidemment l’Homme et la Femme, Dieu s’est arrêté le septième jour. Ce jour-là, il n’a rien créé.

Donc, on peut dire que ce jour-là, Dieu a créé la flemme.

Mais ce n’est pas possible. Il est dit que ce jour-là, Dieu n’a rien créé. S’il a créé la flemme, c’est qu’il a créé quelque chose.

Oui, mais il l’a créée précisément en ne faisant rien.

Ce qui est aberrant. Comment peut-on créer justement en ne créant rien ? Ça dépasse l’entendement.

L’entendement humain, oui. Mais sans doute pas celui de Dieu, qui est, comme chacun le sait, omniscient ? Lui pourrait créer en ne créant rien.

Le père Francis se rend compte que ces réflexions ne le mènent nulle part. Il secoue la tête et son regard tombe sur le réveil. Mon Dieu ! Plus de vingt minutes sont passées ! Il a tant à faire. Sans se poser de questions, cette fois, il repousse la couette, se dresse et cherche ses pantoufles à tâtons, du bout des orteils.

Que lui est-il arrivé ce matin ? Un coup de fatigue ? Il jette un œil en direction du crucifix qui se trouve au-dessus de son lit, et il lui semble que l’objet achève de se balancer avec espièglerie au bout de son clou. Une impression. Ça ne peut être qu’une impression, une stupidité. Comme cette histoire de créer la flemme…


Commentaire

Et Dieu créa la flemme — 5 commentaires

  1. Toujours un plaisir de retrouver le père Francis 🙂
    Sur ce, je retourne me coucher : je me tire une flemme ! (euh…sans jeu de mots, hein. Non, je préfère préciser pour le cas où des esprits tordus traineraient dans les parages — on n’est jamais trop prudent)

  2. Un péché Seigneur, oui, mais sur l’oreiller…
    Joli sourire du soir… joli samedi !
    Merci Claude , tu donnes envie d’aimer la vie !
    Amitiés

  3. J’ai un coup de barre, tout à coup. Je n’ai pas créé la flemme, ça demanderait trop de travail. Les hommes s’en sont chargés comme des grands et maintenant, ils font avec. Vivement la retraite.

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