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Quatre jours de trop à poireauter ! Voilà l’inconvénient de vivre loin de tout, se dit Delphine. C’est bien beau, la campagne, mais on est obligé de tout commander aux commerçants de la ville et de se faire livrer par la poste. Des frais supplémentaires, de l’attente, et bien sûr des retards lorsque le vendeur négligent vous oublie ou remet au lendemain le soin de s’occuper de vous.

« Vous serez livrée mardi au plus tard », lui avait affirmé le libraire au téléphone. On était samedi, et si le bouquin qu’elle avait commandé n’arrivait pas aujourd’hui, il faudrait compter encore deux jours, au moins. Évidemment, elle en avait deux ou trois d’avance et ne risquait pas de tomber en panne de lecture. On est bibliophile ou l’on ne l’est pas. Toutefois, elle avait hâte de tenir celui-ci entre ses mains.

Vers onze heures, Delphine aperçut de loin le facteur, avec son gros sac et son éternelle bicyclette rafistolée, et le vit approcher. Elle enfila un gilet, échangea ses chaussons d’intérieur contre une paire de sandales et se rua à l’extérieur.

Le temps qu’elle parvienne au bout de l’allée gravillonnée, le préposé était déjà à quelque distance sur son engin grinçant. Delphine ouvrit la boîte et poussa un cri.

De peur.

Car dedans, recroquevillé comme un contorsionniste, se tenait un drôle de bonhomme.

Il sourit, déploya un bras, puis une jambe, puis l’autre et l’autre, redressa la tête et sauta à terre. Il fit quelques mouvements pour se dégourdir, comme s’il était resté un bon moment plié là-dedans, et se tourna vers Delphine. Il avait la peau rosâtre, les cheveux hirsutes, les yeux moqueurs, et était vêtu d’un costume bleu trop grand. Il arrivait à l’épaule de la jeune femme, qui se demanda par quel miracle il avait pu entrer dans sa boîte à lettres, qui était un cube de vingt-cinq centimètres de côté.

« Bonjour, Delphine. Tu te demandes par quel miracle j’ai pu entrer dans ta boîte à lettres, qui est un cube de vingt-cinq centimètres de côté, n’est-ce pas ? C’est simple : je suis un démon de l’enfer, et à ce titre je dispose de quelques pouvoirs. Mon nom est Aghation. »

Il s’inclina avec obséquiosité devant Delphine qui sentait ses jambes flageoler. L’autre continuait de parler.

« Je peux faire en sorte qu’à l’avenir, tu reçoives toutes tes commandes en moins de dix minutes, même le week-end, même la nuit. »

Il la regarda. En grande lectrice qu’elle était, elle avait lu pas mal d’histoires fantastiques dans lesquelles un démon ou un ange débarquait sans crier gare dans l’existence du héros. Mais tout ça ne se passait que dans les livres, et même dans les livres pour adolescents. Là, elle était dans la vraie vie, devant sa boîte à lettres, et en face d’un être qui prétendait être un authentique démon en chair et en os. Enfin… s’il avait de la chair et des os.

« Il ne va tout de même pas me proposer de vendre mon âme, comme dans les plus mauvais romans d’horreur ? », se demanda Delphine.

« Évidemment, dans toute transaction, il y a un prix. Ce prix, c’est ton âme », continua Aghation.

Et toc !

Delphine se souvint d’avoir lu un recueil de nouvelles dans lesquelles des recruteurs bossant pour l’enfer allaient parmi les humains pour leur proposer des plans de ce genre. Évidemment, c’étaient des arnaques. Il y avait toujours un piège auquel même le lecteur ne s’attendait pas, c’est ce qui faisait la drôlerie de ces récits. Mais là, elle était aux premières loges, et elle ne trouvait pas du tout que la situation était drôle.

« Soit c’est un coup monté, une farce, et je vais passer pour une imbécile, soit c’est vraiment un démon de l’enfer et je vais me faire escroquer. »

Franchement… une âme contre une assurance livraison en dix minutes chrono ! Qui serait assez stupide pour accepter un contrat comme ça ? Aghation devait compter sur la panique de Delphine pour qu’elle perde ses moyens et signe sans réfléchir, ou sans y croire. Ensuite, bien sûr, il serait trop tard.

« Voilà que je raisonne comme si ce nabot était réellement ce qu’il prétend. », songea Delphine.

« Tu dois être en train de te demander si je suis réellement ce que je prétends », poursuivit Aghation.

La jeune femme restait en effet bloquée sur cette question en apparence secondaire, mais qui dévorait toutes ses pensées comme un piranha qui aurait trouvé une entrecôte saignante.

Aghation souriait. Il semblait si sûr de lui. Il continuait à parler, sans doute pour empêcher Delphine de cogiter convenablement. Une astuce de vieux commercial rompu à toutes les combines.

« J’ai l’impression que je peux lire dans tes pensées comme dans un livre. »

Comme dans un livre ! Cette expression fit un déclic dans la tête de Delphine. Les livres, voilà la solution !

« Je suis d’accord, dit-elle, mais les livraisons et leurs délais n’ont pas grande importance. Ce n’est pas ça que je désire le plus.

— Que veux-tu, alors ? Ça ne devrait poser aucun problème.

— Je voudrais avoir le temps de lire tous les bouquins que j’ai envie de lire dans ma vie. »

Elle avait soigneusement choisi ses mots. Dans un contrat, chacun a de l’importance.

« Pas de problème. » Aghation tira de sa poche un parchemin roulé. Tout était déjà inscrit noir sur blanc. Delphine acceptait que son âme soit vouée aux enfers après son trépas. En échange, elle disposerait d’une existence suffisamment longue pour dévorer tous les bouquins qu’elle aurait envie de lire.

« Tu dois signer avec ton sang. »

Elle se piqua au bout du doigt, trempa la plume tendue par le démon dans la goutte écarlate et apposa son paraphe au bas du document.

Aghation le rempocha, et s’inclina à nouveau pour saluer la jeune femme.

« À la prochaine. », dit-il avant de disparaître.

Elle se retrouva seule devant sa boîte à lettres ouverte. À l’intérieur se trouvait, enfin, le livre qu’elle attendait depuis plusieurs jours.

« Le temps de lire tous les livres que j’aurai envie de lire ! »

Savaient-ils, en enfer, qu’il y en avait des milliers ? Peut-être. Mais savaient-ils que le temps qu’elle en lise un, plusieurs autres qui lui faisaient envie seraient édités et que ça pouvait durer une éternité ? Certainement pas. Ils n’étaient pas près de l’avoir, son âme !


Commentaire

Escroquerie — 10 commentaires

  1. J’aime beaucoup, c’est sympa, astucieux, bien écrit comme toujours. Beaucoup de tes textes ouvrent des portes et donnent des idées, c’est très stimulant… Merci Claude !

  2. J’aime bien les personnages récurrents.
    Il y a longtemps que nous n’avions pas entendu parler d’Agathion (ou Aghation). Peut-être depuis l’histoire du gâteau d’anniversaire ?

  3. Les Recruteurs seraient des arnaqueurs ? Et on ne m’aurait rien dit ? Ah ! Flute, alors !
    En tout cas, celui-ci, il ne doit lire que des contrats.
    Delphine lit-elle les minifictions ? Si oui, elle n’est pas prête de clamser.

    Bisous.

    PS : au fait, si elle cherche un cercueil, j’en un d’occase, dans un coin, un bon. Je le lui envoie en recommandé.

    • Ça m’avait étonné que tu ne réagisses pas à ce clin d’œil vers les Recruteurs.
      Je vois que tu rattrapes le retard, aujourd’hui. Tu étais en prison ou en hôpital psy ?

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