046-EscamotageEscamotage

Mystério Magnus arborait un grand sourire. Il était satisfait de sa prestation et il pouvait l’être : dans la salle, des centaines de personnes l’applaudissaient depuis cinq minutes, tant son numéro avait enchanté le public. Deux heures en scène, sans pause, sans baisse de rythme, sans que les spectateurs trouvent le temps long. Il était considéré comme le meilleur illusionniste du monde.

Faisant fi des félicitations adressées par le régisseur, le directeur du théâtre, les accessoiristes, les éclairagistes, les maquilleuses et tous ceux qui étaient présents, Mystério et Vanessa, son assistante, filèrent tout droit vers leurs loges, épuisés comme après chaque représentation.

Deux heures passèrent avant qu’ils se retrouvent dans un restaurant non loin du music-hall. Mystério fut reconnu par quelques clients et dut se livrer aux habituelles signatures d’autographes, corvée indissociable de la notoriété. Il effectua aussi quelques tours impromptus, puis Vanessa et lui allèrent s’asseoir face à face.

« Alors, tu es content, mon grand Jibé ? demanda la jeune femme.

— Chhhhttttttt ! Ne m’appelle jamais comme ça, je te l’ai déjà dit. »

Il jeta un coup d’œil circulaire pour s’assurer que personne n’avait entendu. Mystério Magnus était évidemment un nom d’artiste. En réalité il s’appelait Jean-Baptiste Piédeveau, ce qui est nettement moins grandiose.

« Oh, ça va, quand on est entre nous, quand même… N’oublie pas que je suis ta petite sœur.

— Ça aussi, garde-le pour toi. Aux yeux du public, tu es la beauté incarnée, sans attache aussi triviale que l’est une famille. Alors, laisse-les fantasmer sur le lien qui nous unit, Vanessa. »

Vanessa, dont le prénom de naissance était Geneviève, hocha la tête. Elle se sentait un peu lasse de cette double vie, de toujours devoir jouer un rôle, même si le sien était secondaire. Pourtant, elle reconnaissait volontiers que, grâce au talent indéniable de son frère, elle vivait dans un confort matériel conséquent. C’est juste que parfois, tout cela devenait un peu lourd…

« Je vais faire un gros coup, déclara Mystério en baissant la voix.

— C’est-à-dire ?

— Un tour que jamais personne n’a encore réalisé.

— Ça, déjà, ce serait balèze. »

Ils interrompirent leur échange le temps de passer la commande. Comme il le faisait presque à chaque fois, Mystério fit disparaître le menu sous les yeux du serveur qui tendait la main pour le reprendre. Le garçon resta bouche bée, chercha l’objet du regard, puis recula en souriant.

« Bravo, monsieur Magnus ! » dit-il.

« Et tu prépares quel genre de gros coup, questionna Vanessa ?

— Un escamotage.

— Pas très original. Tu vas escamoter quoi ? Un wagon ?

— Copperfield l’a déjà fait. Non… Un très gros coup.

— C’est quoi ?

— Eh ben tiens ! Je ne vais rien dire, même à toi ! »

Il souriait largement, fier de sa trouvaille.

« Comment veux-tu que je t’assiste efficacement sur scène si je ne sais même pas en quoi consiste le tour ?

— Tu n’auras qu’à faire comme d’habitude : sourire et remuer les fesses.

— Et c’est pour quand, ton « gros coup » ?

— Pour demain. Le président a réservé deux places au premier rang, paraît-il. »

Vanessa n’insista pas. Son frère savait mieux que quiconque garder le silence quand il l’avait décidé. Après tout, le secret était son fonds de commerce, et il était le meilleur dans son domaine.

Le lendemain, le spectacle commença comme n’importe quel autre, malgré la présence du président et de sa compagne au premier rang. Mystério Magnus et Vanessa, en costumes de scène, se tenaient en coulisses côté jardin, prêts à s’avancer devant le public dès l’annonce du présentateur, qui chauffait la salle, faisait monter la tension et multipliait les courbettes en direction du président.

 « Alors, ton gros coup ? Tout est prêt ?

— Tout à fait. Comporte-toi comme à l’ordinaire et tu verras un truc unique. Tu te rends compte que tu seras vraiment aux premières loges pour un événement qui va compter dans l’Histoire de la magie ? »

Vanessa pouffa. Son frère possédait des qualités indéniables, mais la modestie n’était pas sur la liste.

Ils s’avancèrent sur la scène sous les acclamations. Mystério tout sourire, bras écartés et chapeau haut de forme à la main. Vanessa deux pas en arrière, étincelante de paillettes et de maquillage. Le public applaudit, la musique démarra, le président ne les quittait pas des yeux.

Le début du numéro fut le même que d’habitude. Il commençait classiquement par des colombes qui apparaissaient dans un foulard et disparaissaient dans le chapeau. Puis ce fut au tour d’un tigre de surgir d’une malle. Ensuite, Mystério fit léviter Vanessa qui survola la scène durant plusieurs minutes en simulant la panique. Une spectatrice fut sciée, transpercée, et miraculeusement reconstituée. Un jeune homme fut enfermé dans un sac qui fut plongé dans une cuve remplie d’eau pendant plusieurs minutes avant d’être libéré, sain, sauf et sec. Mystério lui-même se téléporta en différents endroits de la salle. Le terme du programme habituel approchait.

Le magicien s’avança face au bord de la scène, et Vanessa comprit que le moment était arrivé. Le grand Magnus prit la parole dans le silence pesant, car le public aussi avait deviné qu’il allait se passer quelque chose d’exceptionnel.

« Monsieur le président, Madame, et vous, cher public, j’ai envie, ce soir, de vous présenter une nouveauté. Un prodige inédit, une disparition que nul jusqu’à présent n’a réalisée. Cette date comptera. Plus tard, en parlant d’un événement, on ne dira pas « ça s’est produit en 2013 », mais « c’est arrivé l’année où Mystério Magnus a effectué l’Escamotage », car ce que vous allez voir ce soir n’est pas seulement une disparition, mais un miracle unique ! »

Il recula de quelques pas vers le centre de la scène et confia son chapeau et sa veste à Vanessa, qui s’éloigna. Il écarta les bras en croix, releva la tête comme s’il regardait le ciel et ferma les yeux.

Mystério demeura ainsi durant plusieurs longues secondes, aussi immobile qu’une statue. Puis, lentement, très lentement, il leva les bras, et déclara :

« Cela va se produire au moment où mes mains se toucheront. »

Le public restait coi. On entendait bien quelques soupirs, des frottements de pieds, des bruits d’enfants, mais nul n’osait prononcer un mot. La tension montait à mesure que les mains de Mystério se rapprochaient l’une de l’autre.

Seuls quelques centimètres les séparaient. Puis quelques millimètres, puis plus rien…

Mystério était toujours au centre de la scène, les yeux fermés. Il attendait les habituelles acclamations du public, mais rien ne venait. Il y avait un silence pesant, bizarre, car même les bruits de fond avaient disparu.

« Qu’est-ce que tu as fait ? » demanda Vanessa.

Mystério ouvrit les yeux et regarda. La salle était vide. Il sourit.

« J’ai escamoté le public ! J’y suis arrivé !

— Où sont-ils donc ?

— Mais je ne sais pas ! Ils se sont volatilisés, c’est tout.

— Mais s’il n’y a pas de public, qu’est-ce qu’on va devenir ?

— Mais… Mais… Je ne sais pas… »

Il n’avait pas pensé à ça.

Trois hommes en costume noir entourèrent Jean-Baptiste et le serrèrent de très près. L’un d’eux lui mit la main sur l’épaule.

« Où est le président ? »


Commentaire

Escamotage — 8 commentaires

  1. Voilà ce qui arrive lorsque l’on ne mesure pas les conséquences de ses actes. Enfin, dans ce cas particulier, peut-être nous aurait-il rendu service à tous si cette histoire n’était pas une histoire.

      • Ha oui, heureusement! Comme ça, c’est presque un conte,tu sais, un vrai, de ceux qui font grandir et surtout, surtout… rêver! Avec cette façon de raconter bien à toi, un délice! Merci Claude!

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