Entre deux nuagesEntre deux nuages

Anne-Lise n’avait jamais été une femme particulièrement portée sur la méditation. Plus précisément, elle n’avait jamais eu de temps à consacrer à la rêverie. Un mari, trois enfants, un travail, des tâches ménagères ; puis des petits-enfants, des amis à aider… Ensuite, quand elle avait cru que le rythme allait enfin ralentir et qu’elle pourrait profiter un peu de l’existence, il y avait eu la maladie d’Armand, longue, difficile pour l’un comme pour l’autre. Au bout du compte, la solitude.

Alors, gamberger le nez au vent et cogiter sur les grandes questions philosophiques n’avait jamais été au menu de sa vie.

Pourtant, elle avait une habitude, qu’elle appelait malicieusement son rituel zen : chaque soir, quelle que soit la météo, elle sortait sur son balcon boire un café en regardant le ciel avant de se coucher. Le seul jour où elle n’avait pas respecté cette routine était celui où Armand s’en était allé.

À l’âge qu’elle avait atteint, cette petite coutume personnelle était une des rares choses auxquelles Anne-Lise tenait vraiment. Elle était désormais accablée par les années et la maladie, alors pour rien au monde elle ne se serait privée de ces quelques minutes de calme intérieur, l’ultime plaisir encore à sa portée. Et le médecin qui lui avait conseillé d’arrêter le café !

Ce soir-là, tandis qu’une demi-lune hésitante montait lentement à l’assaut des cieux, Anne-Lise vit nettement un ange entre deux nuages.

Je ne veux pas dire qu’elle remarqua un nuage dont la forme évoquait un ange. Ni qu’elle crut distinguer un ange. Ni qu’elle l’aperçut furtivement parce qu’il ne s’était pas dissimulé suffisamment vite.

L’ange s’était délibérément placé là pour qu’elle le voie. Il se tenait, souriant et droit, bras croisés sur sa poitrine, ses ailes blanches repliées dépassant au-dessus de ses épaules. Il avait des cheveux clairs et bouclés et semblait âgé d’une trentaine d’années ; son visage était assurément masculin et viril, tout en étant empreint de cette délicatesse qu’on ne rencontre ordinairement que chez les femmes.

Anne-Lise réussit à ne pas lâcher sa tasse, cependant la quasi-totalité du breuvage fut renversée à ses pieds.

« Salut, Anne-Lise. », dit l’ange.

Il avait bougé les lèvres, mais elle avait entendu la voix dans sa tête, pas par ses oreilles. Elle n’était plus à ça près.

« Salut. », répondit-elle, n’osant parler trop fort.

Puis elle devina pourquoi l’ange était là.

« Tu es venu me chercher ? C’est l’heure ? »

Elle avait tutoyé l’ange spontanément, comme si elle le connaissait depuis longtemps.

« C’est l’heure, oui. Mais je ne suis pas venu spécialement pour te chercher, je suis là depuis toujours.

— Je ne t’ai jamais vu.

— Tu étais trop occupée. »

Anne-Lise hocha la tête. L’ange avait raison. Il reprit :

« Et puis, nul ne peut t’entraîner jusqu’ici. C’est à toi de venir vers moi. »

Elle prit le temps d’aller laver sa tasse, de la ranger soigneusement dans le buffet et de nettoyer le café qui avait été renversé.

« Je suis prête. »

L’ange éclata de rire.

« Ça ne se passe pas comme ça.

— Comment, alors ?

— Je t’ai dit que c’est à toi de venir.

— Comment dois-je faire ?

— Lorsque tu auras tout compris de ce qui est important, tu seras vraiment prête et tu sauras comment faire. »

Elle tourna et retourna ces mots dans sa tête sans leur trouver de sens clair, puis réalisa soudain ce que l’ange avait affirmé un peu plus tôt.

« Tu es là depuis toujours ? Tu veux dire que tu es éternel ?

— Je le suis, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je suis là, à tes côtés, depuis ta naissance. Depuis toujours… ton toujours à toi.

— Tu es mon ange gardien ?

— En quelque sorte. Mais pas du tout comme dans les légendes que tu as pu entendre.

— C’est quand même toi qui m’as orientée dans ma vie ?

— Absolument pas, c’est hors de question ! Jamais moi ou l’un de mes semblables ne dirons à un humain ce qu’il doit faire. Pas même un conseil. C’est votre vie, c’est vous qui la menez. Je ne suis intervenu en personne qu’une seule fois, juste avant ta naissance, pour te faire oublier ce que tu savais de l’autre monde en touchant tes lèvres. Aujourd’hui, je viens t’aider à refermer la porte derrière toi.

— Le reste du temps, tu n’as rien fait ? »

L’ange sourit, et il y avait dans ce sourire toute la bonté du monde. Toute la force du monde, aussi, car un sourire peut recéler une puissance énorme.

« Le reste du temps, j’ai eu confiance en toi. »

Anne-Lise fronça les sourcils.

« Tu as été si sûre de toi ! Tu n’as jamais douté d’avoir la force de t’occuper de tes enfants, de ton mari. Tu as travaillé sans baisser les bras. Tu as été certaine de pouvoir tout mener à bien. Ta famille. Ton foyer. Tes petits-enfants. Tu n’as jamais hésité devant la fatigue ou la maladie, que ce soit la tienne ou celle de tes proches.

— Je n’étais pas seule, il y avait Armand.

— Même lorsque la mort est venue tout près pour l’emmener, tu t’es relevée, tu as repris la marche en avant.

— Je n’avais pas le choix.

— Bien sûr que si. Moi, pendant ce temps, j’ai eu confiance. Mon travail, c’était ça : avoir foi en toi, afin que tu aies la force d’avancer, de la même façon que toi, tu as toujours eu confiance en tes enfants afin qu’ils aient la force d’avancer. C’est ça, être un ange gardien. »

Anne-Lise regardait l’ange. Elle repassa, très rapidement, tout ce qui s’était produit dans sa vie. Elle revécut chaque événement, et elle vit qu’en effet, à chaque moment difficile, elle avait su que quelqu’un comptait sur elle. Bien sûr, c’était le cas d’Armand, des enfants… mais pas seulement. Elle avait fait les choses parce qu’elle était en situation de les faire. Pas par obligation, mais parce qu’elles devaient être faites, et qu’elle s’en sentait capable, avec certitude. Alors, elle les avait faites.

Et même à cet instant ultime, quelqu’un était sûr qu’elle saurait comment franchir le pas et aller vers l’ange. Elle devina que c’était cela, le dernier point qu’il lui restait à apprendre : que le plus important, c’est la foi que l’on a dans les autres, car elle leur fournit l’énergie pour abattre tous les obstacles et avancer quoi qu’il arrive.

Comme l’ange l’avait prédit un peu plus tôt, elle se sentit vraiment prête.

Alors, sans se retourner vers ce qu’elle laissait définitivement, elle rejoignit l’ange qui la serra dans ses bras pour l’accueillir.


Commentaire

Entre deux nuages — 6 commentaires

    • Au vu des combats que tu mènes en tant que maman, et au vu de la détermination avec laquelle tu les mènes, je ne pense pas que tu manques de courage, Valérie !

  1. Maintenant que tu as raccourci la fin du texte, je comprends mieux la chute !
    Et je suis d’accord avec l’importance de la confiance, dans l’éducation et tout au long de notre vie. Si quelqu’un a confiance en nous, nous sommes rassurés et nous pouvons avancer.
    Il est original, cet ange gardien, pas conforme à l’image qu’on s’en fait habituellement, mais très plausible !

  2. Moi je le voyais tout à fait ainsi mon ange gardien et vraiment je me sens très très proche de l’héroïne ! c’est un texte magnifique plein de spiritualité et de bon sens… Merci Claude !

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