114-EmigrationÉmigration

J’ai tenté tout ce qui est humainement possible pour résister. J’ai tenu le coup pendant un bon paquet d’années, ça, personne ne peut me l’enlever, mais je suis parvenu au bout du supportable. Les conditions de vie sont devenues trop dures, et j’ai émigré. J’ai fui ? Vous pouvez le dire comme ça, mais ce n’est pas le terme qui convient. La fuite, c’est quand on tourne le dos de suite, sans même essayer, par lâcheté. Ce n’était pas mon cas, et de loin. Alors, je n’ai pas fui.

Mon nom est Taclat. Eduard Taclat. Je suis écrivain, vous ne serez donc pas trop surpris de ma venue, monsieur… Monsieur ? Monsieur Jean Valjean ! Enchanté. Sincèrement. Vous êtes un des personnages que j’ai le plus admiré. Et vous, mademoiselle, vous êtes ? Chloé ? LA Chloé ? L’épouse de Colin ? Évidemment. Ceci explique votre beauté. Sachez que vous êtes pour moi, depuis des dizaines d’années, le modèle de la femme idéale. J’avais seize ou dix-sept ans, la première fois que je vous ai lue. Alors, bien sûr…

J’imagine que l’importance et l’influence que vous avez ici, dans votre monde, n’ont pas de rapport avec celles que vous aviez dans votre roman. C’est bien. C’est ce que j’espérais trouver en venant : de la justice et de l’égalité. Tout le contraire de l’environnement où je suis né, où j’ai grandi et vécu pendant toute ma vie jusqu’à ce jour. Votre société, pour moi, c’est le pays de Cocagne, le paradis. C’est la raison pour laquelle je souhaite être accueilli parmi vous comme réfugié. Je demande l’asile.

Comment, impossible ? Je vous l’ai déjà dit, mais je vais le répéter, je suis écrivain. Auteur. J’invente des histoires et je crée des personnages comme vous. Ceux qui me doivent l’existence, d’une certaine façon, sont sûrement ici, dans ce monde des gens imaginés. Peut-être en avez-vous rencontré quelques-uns. Il est impossible que vous me refusiez l’entrée, que vous me laissiez là, planté sur la frontière comme un indésirable. Vous oubliez que je suis le père virtuel de plusieurs de vos concitoyens !

Savez-vous comment ça se passe, dans le milieu d’où je viens ? Là-bas, un type comme moi doit trimer plusieurs heures par jour pour gagner sa croûte, que je gagne tout juste, d’ailleurs. Et quand je rentre enfin chez moi, je me sens souvent si fatigué que je suis incapable d’écrire. Ou alors, d’autres obligations m’attendent, et je n’ai pas le temps de rédiger quoi que ce soit. Je ne reçois presque aucune reconnaissance pour mes créations, et jamais pécuniaire. Je préférerais tant vivre dans le pays imaginaire qui est le vôtre !

Et vous, vous me fermez la porte au nez alors que je mène une vie de misérable ! Monsieur Valjean, comment pouvez-vous me faire ça ? Vous savez ce que c’est d’en baver, vous. Vous avez eu plus que votre part, il me semble. Et vous, ma chère Chloé, vous ne pouvez pas manquer de cœur à ce point, pas vous, qui êtes la douceur même, la délicatesse faite femme… Votre monde n’est pas réel ? Pourtant, c’est votre créateur, Chloé, qui a dit « Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée. » Vous ne pouvez pas me renvoyer écumer de rage chez moi sous ce prétexte. Accordez-moi le droit de venir vivre dans l’univers des personnages, s’il vous plaît…

Je n’en suis pas un, c’est vrai. Je n’ai pas été imaginé par un artiste, moi. Je suis né dans la douleur, de la manière biologique, avec de l’ADN dans les cellules, du sang dans les veines et un corps physique. Le vôtre ne l’est pas, Chloé ? C’est regrettable. Mais pourquoi devrais-je traîner ce lourd passé génétique jusqu’au bout ? C’est injuste !

Une mission ? Un devoir ? De quoi parlez-vous, monsieur Valjean ? J’ai reçu un certain talent pour créer des personnages, c’est vrai, je ne peux pas le nier, j’en tire tant de plaisir ! Bien sûr, ma petite compétence n’a rien, absolument rien de comparable avec celle des extraordinaires écrivains qui vous ont donné vie, à l’un comme à l’autre. Je ne suis qu’un amateur, moi. Mais je veux bien admettre que je possède une facilité pour imaginer des histoires et les gens qui vont avec. Et alors ?

On a besoin de mes personnages ? Qui donc en a besoin ? J’ai si peu de lecteurs, et mes récits sont tellement insignifiants… Je sais, l’important n’est pas de gagner, mais de participer. On me l’a déjà fait, ce coup-là. Il est également essentiel de bâtir, vous avez raison, Jean. Je peux vous appeler Jean ? Qu’elle soit briquette en terre cuite ou bloc de granit, chaque pierre est nécessaire à l’édifice. Mais ma contribution est si ridicule ! Elle s’apparente plutôt à un grain de sable…

Il faut du sable pour faire du béton, en effet. Et le béton est très dur, très résistant, et il est incontournable dans les constructions modernes. Évidemment.

Je dois poursuivre mes créations puisque j’ai reçu la capacité de le faire, sans me préoccuper de leur portée. Vous n’avez pas tort. Même si elles n’apportaient un peu de lumière qu’à une seule personne, elles seraient justifiées ? C’est un peu difficile à admettre, mais je ne vois pas comment affirmer le contraire. Alors, ça doit être vrai.

Je vais retourner vivre dans le monde des gens physiques, d’accord. Et je poursuivrai ma petite mission, quelle qu’elle soit.

*soupir*

J’ai une idée ! J’aime rigoler, vous le savez, si vous avez rencontré quelques-uns de mes personnages. Je vais en créer un dont le nom sera une anagramme du mien ! Je ne sais pas ce que je trouverai avec ces lettres, mais j’y arriverai, et tant pis si c’est un nom à coucher dehors, ça n’est pas important. L’important c’est qu’ainsi, je serai quand même un peu là, parmi vous. Vous lui ferez un bon accueil, n’est-ce pas, ma chère Chloé ?


Commentaire

Émigration — 10 commentaires

  1. Vous êtes un peu de ma lumière avec vos minifictions, Claude. J’aurai volontiers émigré avec votre héros (qui est un peu vous) au pays des romans. La vie est parfois plus intéressante dans les livres !!!

    • Je vous remercie une fois de plus, Élisabeth. Et je me permets une petite page de pub : 26 de mes minifictions sont rassemblées dans le recueil Contes de la cafetière, en vente chez TheBookEdition. Sans obligation, évidemment. 🙂

  2. M. Taclat,

    je reviens tout juste du pays qui vous a refusé l’entrée. J’y passe toutes mes vacances, depuis quelques années, depuis qu’un de mes personnages m’a créé, pour tout dire.
    De ce fait, j’ai un peu de mal à trouver ma place ici mais si nous nous donnons rendez-vous devant la porte de ce merveilleux pays qui vous a rejeté, je ferai en sorte que le personnage de mon personnage vous personnifie comme le personnage du personnage de mon personnage.
    Rien de plus simple.

    Bisou et merci pour cette histoire qui m’apporte tant.

    Eul psy

    • Cher monsieur eul psy,
      j’ai pensé à vous en écrivant cette histoire, car je sais que vous aimez les histoires qui parlent de personnages d’histoires.
      Malheureusement, des gens comme vous et moi ne pourront jamais entrer dans ce beau pays. Non seulement parce que nous ne sommes pas des personnages, mais aussi parce que notre boulot, c’est d’en imaginer et d’en créer, des personnages. Faut bien assurer la natalité de cette contrée ! Alors, nous pouvons en effet nous donner rendez-vous devant la porte, mais sans espoir de franchir le seuil, je le crains…
      Merci pour votre visite, saluez Indiana Gallo de ma part.
      Eduart

  3. Que cette minifiction devienne une mégaréalité serait… le rêve.
    Pour nombre de lecteurs aussi.

    Ah, message personnel : tu vois que tu sais faire des chutes qui vont bien 🙂

    g@rp content.

    Très.

    Merci, Eduart 😀

  4. Pourquoi tu veux nous quitter, foutre le camp là-bas, si loin ? On a (j’ai) besoin de toi icisse et pas qu’un peu mon nveu… Sans toi, ça serait trop triste quand on rentre du boulot ho hisse et ho (Santiago)…
    Par contre, j’aimerais bien savoir ce que tu as trouvé comme nouvel anagramme… pic et pic…

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