EffetsEffets secondaires

C’en était arrivé au point où la douleur l’empêchait de dormir. Elle partait de la hanche, juste au-dessus de la fesse, et descendait le long de la cuisse, poursuivait sur le mollet, entrait dans le pied et se terminait du côté des orteils. Une sciatique, avait annoncé le toubib comme une sentence.

En entendant ce mot, Linette avait pâli, car sa mère souffrait de cette maladie. Elle avait vu ses grimaces de douleur, son dos raide, ses efforts, par fierté, pour ne rien laisser paraître, malgré les nuits blanches, la marche difficile, les gestes lourds…

Ensuite, elle avait connu tout cela par elle-même. Elle avait senti cette pointe lancinante, cette impression d’avoir une bête féroce sous sa peau, un serpent qui la mordait de l’intérieur et contre lequel elle ne pouvait rien. Sans cesse, elle changeait de position, cherchant une impossible manière de se tenir, qui aurait étouffé, ou au moins atténué la souffrance omniprésente.

Le médecin avait fini par lui proposer un nouveau traitement pour la soulager. Ça ne guérissait en rien le mal profond, ça n’attaquait pas la racine de la douleur, mais celle-ci reculerait, au moins un peu. Linette avait gobé un cachet avant de se coucher, sans même lire la notice, à laquelle elle n’aurait rien compris, de toute façon. Cette nuit-là, enfin, elle avait dormi sereinement, pour la première fois depuis longtemps. Et elle avait rêvé. Un navire aux voiles blanches, le vent qui sifflait dans les cordages, les cris des oiseaux de mer, l’odeur du varech, elle-même se tenant à la proue, ivre d’embruns…

En se réveillant, le premier geste de Linette fut de chercher à se retenir au bastingage, tellement les images avaient été fortes et précises. Hébétée dans son lit, elle réalisa où elle se trouvait. Elle parcourut la notice du médicament, qui évoquait, à la rubrique des effets indésirables, de possibles hallucinations. Tant pis. Le songe avait été si beau, qu’importait la cause de ces visions ?

La nuit suivante, après le second cachet, fut terrible.

Linette se vit, de trente ans plus jeune, étudiante encore chez ses parents, harcelée par un professeur. Il commençait par des allusions, poursuivait par des propositions, des gestes esquissés, puis plus insistants… Enfin, il la touchait et tentait de la violer dans une salle de classe, la frappant, la menaçant, si elle ne coopérait pas, de révéler « certaines choses » sur elle et sur sa famille.

Linette se débattait, criait, essayait de repousser l’homme… en vain. Elle parvenait à saisir un gros stylo à plume sur une table et le plantait de toutes ses forces dans l’œil du salopard. Du sang giclait, il tombait, et la jeune fille, paniquée, se rendait compte qu’il était mort !

Elle se voyait dans le jardin de la maison familiale, creuser en pleurant un trou aussi profond qu’elle le pouvait, y jeter le corps sans vie et remettre tant bien que mal la terre par dessus.

Linette s’éveilla en sueur, hurlant de peur. Elle sentait sur elle les mains de l’autre, elle entendait son cri quand il était tombé, le crâne qui heurtait le sol, elle avait dans le nez l’odeur de la terre retournée, elle voyait le rouge du sang éclaboussé sur ses vêtements déchirés…

« Je l’ai fait ! J’ai tué ce type ! Je lui ai crevé l’œil jusqu’au cerveau… »

Elle tremblait si fort qu’elle n’en ressentait même plus la douleur dans sa jambe. La panique la gagnait. Les images avaient été si puissantes, si claires, si vivantes qu’elle ne doutait plus qu’elles émanaient d’un souvenir et non d’un cauchemar. Plus elle y réfléchissait, plus les détails lui revenaient. La salle de classe était celle où avaient lieu habituellement les cours d’anglais. Le stylo était bleu, avec une agrafe dorée. Elle se revoyait traînant le corps dans les couloirs déserts de la fac, bien après la fin des cours. Elle se rappelait le vent léger qui soufflait, asséchant sa transpiration et ses larmes tandis qu’elle creusait derrière le cerisier… Tout lui revenait, tout était dans son esprit, avec une implacable précision.

Simultanément, elle savait que c’était faux, qu’elle n’avait tué personne.

Pourtant… Si son mental avait refoulé dans le subconscient toute l’horreur de cette terrible journée ? Un refus, un déni de la réalité. On avait vu des choses bien plus étranges ; des femmes étaient tombées enceintes, et avaient rejeté cet état avec tant de force qu’elles tuaient le bébé dès qu’il venait au monde, puis le cachaient, l’enterraient ou même… le congelaient, tout en continuant à affirmer avec une sincérité non feinte que jamais elles n’avaient eu d’enfant…

Linette ne savait plus quoi penser, mais elle savait comment en avoir le cœur net. Il lui suffisait d’aller jusqu’à la maison où vivait sa mère, désormais seule, et de creuser derrière le cerisier. Là, elle verrait bien qu’il n’y avait rien, même à cinq mètres de profondeur, et elle n’aurait plus qu’à prendre un café avec sa mère avant de refaire en sens inverse les cinq cents kilomètres qui les séparaient.

Oui, mais… si elle trouvait quelque chose ? Des ossements ?

Linette s’efforça de ne plus y penser. Trois jours s’écoulèrent, et trois nuits blanches, car elle s’était débarrassé du médicament contre la douleur.

Le quatrième jour, elle monta dans sa voiture et parcourut la distance d’une traite. La mère de Linette fut très étonnée de voir sa fille débarquer ainsi, mais ne fit aucun commentaire. Ce ne fut que lorsque la nuit fut tombée et que la vieille dame s’endormit, vaincue par la fatigue, que Linette sortit et chercha des repères. La maison avait subi quelques travaux, une allée avait disparu, mais le cerisier était toujours au même endroit, et semblait la narguer. Elle prit des outils dans la cabane du jardinier et commença à creuser à la lueur d’une grosse lampe-torche.

La sueur coulait sur son front malgré la fraîcheur de la nuit. Elle n’était plus aussi jeune que dans son souvenir (ou cauchemar ?), et il y avait cette maudite sciatique, mais il n’était pas question pour elle d’interrompre sa tâche. À un peu plus d’un mètre de profondeur, sa pelle remonta à l’air libre un objet blanchâtre. Linette se baissa, l’examina, puis le lâcha avec un petit cri d’effroi.

C’était un os !

Elle reprit ses efforts. D’autres ossements furent rapidement exhumés, tous de taille modeste. Finalement, son outil buta sur un crâne. Un petit crâne aux dents pointues, accompagné d’un collier rouge.

Linette en était médusée.

Moka ! C’était Moka, son chien. Il était tombé malade et un jour, alors qu’elle rentrait de l’école, ses parents lui avaient annoncé qu’il était guéri et qu’il s’était enfui. Elle comprenait, à présent, ce qui était arrivé, et le mensonge destiné à ne pas lui avouer la mort de son petit compagnon. Ce que la terre dissimulait derrière le cerisier, c’était le minuscule squelette de Moka, enseveli depuis une quarantaine d’années !

Linette se releva et s’apprêtait, soulagée, à refermer le trou, lorsqu’elle vit briller quelque chose. Elle ramassa l’objet et en ôta l’humus qui le couvrait. Il s’agissait d’un stylo à plume bleu, avec une agrafe dorée. Sans doute avait-il été perdu par son père quand il avait enseveli la dépouille de Moka. À moins que… en creusant un peu plus loin…


Commentaire

Effets secondaires — 9 commentaires

    • Merci à toi, « Lizette ».
      J’ai un peu hésité, car finalement, je t’ai un peu piqué l’idée, mais je me suis consolé/justifié en mettant, comme tu dis, un rebondissement dans la chute.

  1. Je ne sais plus à qui m’adresser. Alors je triche : Félicitation à vous deux. Excellent. Heureusement je connais un excellent kiné qui soulage très bien les sciatiques.

  2. « Un navire aux voiles blanches, le vent qui sifflait dans les cordages, les cris des oiseaux de mer, l’odeur du varech, elle-même se tenant à la proue, ivre d’embruns… »
    Oh ? Je sais où elle est aussi allée, Linette ! Nom d’une Bicorne ! 😛
    Une bien bonne nouvelle comme j’aime. Merci, p@rtner ! Et merci Lizette ! 😉

  3. Creuser derrière le cerisier avec une sciatique… pas évident, et deux fois en plus et sans médicaments… c’est carrément cruel (surtout sur 5 m)… mon rêve à moi, une nuit d’amour avec Colin Firth est beaucoup moins stressant (surtout pour ma sciatique) quoique…

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