ÉchecsÉchecs et stigmates

Mikhaïl Sergueïevitch Golovanov était penché sur l’échiquier, parfaitement immobile, depuis une dizaine de minutes. Les pièces de bois représentaient pour lui bien plus qu’une simple position stratégique. Elles étaient des armées en présence, chacune influant sur les autres cases et les autres pièces d’une manière qui lui était propre. Il voyait ces interactions comme des lignes de force qui s’entrecroisaient sur les soixante-quatre cases. Il était imprégné de la situation qui se dessinait, sentant les énergies crépiter sur l’échiquier.

Mikhaïl s’anima brusquement, tendit le bras, déplaça sa Tour du Roi en f2, et pressa la touche de l’horloge qui mesurait le temps alloué à chacun des concurrents. Puis, comme il le faisait presque toujours après avoir joué son coup, il se leva et fit les cent pas pendant la réflexion de son adversaire.

Mikhaïl s’efforçait de faire le vide. Certains joueurs, au contraire, faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour rester concentrés sur la partie, ne quittaient pas l’échiquier des yeux ou en gardaient une image mentale très forte, suffisante pour poursuivre leur réflexion. Mikhaïl, lui, avait besoin de s’éloigner de la joute. Il se mettait à penser à des choses agréables, à sa famille, à une histoire drôle, à de menus détails sans importance… mais il ne songeait plus du tout au match en cours.

Se laissant aller à ces divagations, il se demanda, pour la millième fois peut-être, pourquoi chaque déplacement de pièce s’appelait un coup. Ce terme évoquait la violence, le combat, l’agression. De fait, les échecs devenaient pour certains une bataille, mais Mikhaïl refusait évidemment de le considérer ainsi. Il était profondément pacifiste. Il voyait sa discipline de prédilection comme une passion, comme un art, un jeu, un sport, à la limite, mais absolument pas comme un affrontement. Il était toujours satisfait lorsqu’il signait une belle partie, même s’il était le perdant, n’oubliant jamais qu’il fallait être deux pour la réaliser.

L’arbitre lui fit signe que son adversaire avait joué. Mikhaïl revint s’asseoir à sa place, regarda la position pour découvrir « le coup » de son rival, et eut un choc…

Il ne voyait plus ce qui se passait sur les soixante-quatre cases, il ne reconnaissait plus les pièces, il ne comprenait plus leurs différentes forces !

Il s’agita, dévisagea son adversaire, reporta son attention sur l’échiquier sans plus de succès, hésita, et finalement demanda quel était le coup qui avait été joué. L’arbitre le lui indiqua, il s’agissait d’un déplacement de Cavalier. Mikhaïl ne pigea pas. Pourquoi cette pièce avait-elle sauté par-dessus les autres pour venir sur cette case ? Qu’est-ce que cela changeait ?

Mikhaïl releva la tête. Il regarda le public qui assistait à la confrontation, l’arbitre, les pièces qu’il avait prises, puis il ferma les yeux pendant quelques secondes. Que lui arrivait-il ?

De nouveau, il examina la position en se demandant ce qu’il allait faire. Il réalisait qu’il était dans une situation absolument incroyable : il ne savait plus jouer aux échecs ! Il dominait cette discipline depuis une quinzaine d’années, il était champion du monde, numéro un international, il avait gagné au moins une fois chacun des grands tournois et… il ne savait plus jouer. Ce n’était pas seulement qu’il avait perdu tout sens de la stratégie, ou toute notion de la théorie des ouvertures, c’était bien pire que ça : il ne se rappelait même plus comment se déplaçaient les différentes pièces !

Pourtant, il ne se souvenait pas d’une époque où il ne savait pas jouer aux échecs. Il avait appris à un âge incroyablement tendre, puisqu’à cinq ans il avait gagné ses premières parties. Il était devenu maître international à onze ans et grand-maître à quinze. Il avait remporté le titre suprême à vingt-trois ans et aujourd’hui, à quarante ans, il ne savait même plus comment se déplaçait un Fou ou une Tour !

Il avait l’impression que c’était lui qui devenait fou, et c’était probablement le cas.

Les mains tremblantes et les jambes molles, il se leva et s’approcha de l’arbitre. Il demanda un report de la partie, toutefois le règlement était clair : des ajournements étaient prévus au cas où une rencontre s’éterniserait plus d’un certain temps, mais, sauf raison médicale grave, il n’était pas possible de réclamer une interruption.

Mikhaïl ne savait que faire. Avouer qu’il était incapable de déplacer une pièce correctement ? Reconnaître que n’importe quel joueur de club pourrait le terrasser ? Ou plus simplement abandonner la partie, le jeu d’échecs et sa vie de virtuose ?

Submergé par une sourde angoisse, Mikhaïl se leva et se mit à arpenter la salle. Un léger brouhaha, vite réprimé par un geste de l’arbitre, s’éleva du public. Jamais le champion ne s’était comporté ainsi. Cependant il ne s’occupait pas de ce que les gens pensaient de lui, le champion. Il tentait de comprendre. Avait-il tellement fait le vide après le coup précédent que tout son savoir s’était évaporé ?

Il reprit tout du début. Tout gamin, assis sur les genoux d’un adulte, il le regardait jouer. L’attitude de ce bambin, qui ne quittait pas l’échiquier des yeux, attirait toujours des commentaires amusés. Un jour, alors que son père réfléchissait au cours d’une partie, Mikhaïl tendit son petit bras et déplaça un Fou. Le coup n’était pas excellent, mais il était correct et renforçait la défense du Roi. Stupéfait, son père l’avait fait jouer presque chaque jour, avant de l’inscrire dans un club dès qu’il fut assez grand. Ce qui est une façon de parler, puisqu’il fallait lui mettre une pile de revues sous les fesses afin que son menton dépasse suffisamment au-dessus de la table.

À compter de cette époque, Mikhaïl n’avait plus eu de vie. Tout tournait autour des entraînements, des parties, des tournois, des matches. Stratégie, tactique, études à résoudre, parties à analyser… les murs de la chambre du garçon étaient couverts d’échiquiers magnétiques, ses bibliothèques pleines d’ouvrages sur le jeu d’échecs, théories, ouvertures, milieu de parties, finales, défenses, attaques… Parfois, un livre entier était consacré à une seule variante !

Mikhaïl comprit soudain qu’il saturait. Ce qu’il éprouvait brusquement n’était que la conséquence, les stigmates de cette vie exclusivement sacrifiée aux soixante-quatre cases. Le jeu l’avait mis en échec !

Bizarrement soulagé, il retourna s’asseoir à sa place et examina la position. Bien sûr ! Le coup de Cavalier de son adversaire masquait une attaque sur l’aile Dame. Si Mikhaïl se laissait entraîner dans ces complications, ça risquait d’être très difficile. Il avança le pion de la colonne d, augmentant sa pression sur le centre et forçant l’autre à réagir au plus vite en dégarnissant sa défense. Une vingtaine de coups plus tard, l’adversaire de Mikhaïl couchait son Roi en signe d’abandon.

Le match entier se jouait au meilleur de douze parties. Mikhaïl avait pris sa décision. Quel que soit le résultat, il quitterait la compétition à l’issue de ce marathon. Il était temps pour lui de se consacrer à des choses plus importantes.

Il adressa un geste et un sourire à son épouse, au premier rang du public…


Commentaire

Échecs et stigmates — 5 commentaires

  1. Alors, ça peut paraitre un peu cavalier, mais je ne suis pas fou pour intervenir de la sorte. Je viens de prendre un coup de soleil et je suis mat, de peau. Je vais aller faire un tour au Grau-du-roi, sur ma peite reine et finir de me crâmer. Un pion c’est tout.

    Bof. Je voualis faire un truc chouette mais je crois que c’est un échec.

    Tant pis.

    Al.

  2. Oui, il y a un âge pour tout et la sagesse est d’en prendre conscience avant qu’il ne soit trop tard pour changer de cap. Excellent claude.

  3. oooh le terrible vertige de perdre tous ses repères…j’en tremble encore…
    très bon texte Claude et mon Jeannot a l’air content…

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