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Le jour où il se fit larguer par Lisa, Jérémy prit un bon coup au moral. Il y avait cru, à cette relation. Si faire un couple est assez facile, le maintenir en bonne santé dans le temps est bien plus ardu. Il faut savoir faire des concessions et s’arrêter avant que ça devienne du sacrifice ; garder ses valeurs tout en laissant la place à celles de l’autre ; apprendre à voir une personne à ses côtés quotidiennement, et se montrer soi‐même chaque fois différent…

Ils avaient échoué. Tous les deux, car s’il faut être deux pour constituer un couple, il faut être deux aussi pour le saborder. N’empêche que c’était Lisa qui avait pris l’initiative de mettre un terme à leur alliance. C’était elle qui avait commencé en disant « Je t’aime beaucoup, Jérémy, tu le sais, et tu sais que je ne veux pas te faire de mal, mais… »

Il était seul, désormais. Ça ne durerait pas, bien sûr, toutefois ce soir‐là, il se sentait terriblement seul. De la même façon qu’il avait fièrement annoncé la nouvelle à son entourage lorsque Lisa et lui avaient entamé quelque chose, il se devait d’annoncer que c’était terminé. Il alluma son ordinateur, se connecta sur Trombine, son réseau social favori, afficha son profil. Outre ses nom, prénom, date de naissance, lieu de résidence, études suivies et emploi actuel, il y avait la ligne situation amoureuse qui clamait « en couple ». Du bout de la souris, Jérémy déroula les options, pointa « Célibataire » et *clic* changea de statut social aux yeux de son monde.

Les réactions furent rapides. Quelques dizaines de secondes s’étaient écoulées que déjà ses amis lui envoyaient des « dommage », « une de perdue… », « t’es pas seul, Jerry », des « t’étais trop bien pour elle » ainsi que des « elle était trop bien pour toi », et beaucoup d’autres, certains peu respectueux pour lui‐même ou pour Lisa.

Au milieu de ces messages prévisibles (il en avait envoyé lui aussi dans des circonstances similaires), l’un d’eux se détachait comme un intrus :

« Seul ? Déprimé ? Au bout du rouleau ? Contactez‐nous, car la vie continue. »

Suivait un lien à cliquer. Bien sûr, cela était expédié par un mouchard électronique qui avait réagi automatiquement à son changement de situation conjugale et avait posté à son intention cette notification. Derrière cette annonce devait se trouver un de ces organismes de prévention psychologique qui s’efforçait d’intervenir suffisamment tôt pour éviter les grosses dépressions, surtout que certaines pouvaient mener au suicide. Jérémy ignora l’appel. Il n’était certes pas heureux de sa séparation d’avec Lisa, mais de là à sombrer dans les idées noires…

Trois jours plus tard, Jérémy n’en pouvait plus des réflexions de son entourage. Il ne cessait de réceptionner des messages plus stupides les uns que les autres, beaucoup cassant du sucre sur le dos de Lisa, la faisant passer pour une moins que rien alors qu’il souhaitait sincèrement garder d’elle un bon souvenir. Il recevait aussi des insultes des amis de Lisa qui l’accusaient de tous les maux et de tous les défauts qui avaient pourri la vie de la pauvre fille.

Retombant sur l’annonce bizarre à chaque connexion à Trombine, Jérémy, surtout par curiosité, cliqua le lien.

La page qui s’afficha sur son écran était très sobre, elle présentait un logo SOS Solitude et expliquait simplement que pour une aide vraiment personnalisée et un meilleur contact, Jérémy devait composer un numéro de téléphone. Il y avait une surtaxe, toutefois elle était minime, et Jérémy décida d’appeler.

La voix qui lui répondit était une voix de femme sûre d’elle, profonde, chaleureuse et rassurante. Ç’aurait pu être une voix d’amante ou de mère. Jérémy se sentit immédiatement en confiance.

« Bonjour. Je me nomme Irina. Vous vous sentez seul ? Démoralisé ? Je vous écoute… »

Alors, sans trop savoir pourquoi, Jérémy se mit à parler. Il n’avait aucune idée de qui était son interlocutrice, cependant il s’était très vite fait d’elle l’image d’une femme en qui il pouvait avoir une foi absolue. De temps en temps, lorsqu’il hésitait, elle le relançait d’un mot, et il croyait la voir hocher la tête, approuvant ses propos et l’encourageant à lui en dire davantage. Et Jérémy, parce qu’il avait commencé à parler, continuait, continuait…

Il raconta comment il avait connu Lisa, comment cette relation, presque uniquement charnelle au début, avait pris de l’importance pour lui, comment il était tombé amoureux de cette fille sensible et volontaire, comment il avait admiré les qualités qu’elle avait et qui lui faisaient défaut, comment il avait senti grandir en lui l’envie, puis le besoin, de bâtir quelque chose de plus solide entre eux, de plus durable, surtout. Puis il expliqua, et tenta de comprendre, comment la routine s’était immiscée entre eux et avait peu à peu sapé les fondements de leur couple, comment ils avaient éprouvé la nécessité de trouver un second souffle et comment ils avaient échoué dans cette quête, jusqu’à ce que Lisa, la première, jette l’éponge.

Jérémy parla longtemps, et quand il eut fini, un peu haletant, il attendit ce qu’Irina allait lui dire, réalisant confusément qu’il était impatient. Mais il fut déçu.

« Avez‐vous terminé ? Vous sentez‐vous mieux ?

— Euh… Oui… Je veux dire, non, je n’ai plus rien à dire.

— Nous espérons avoir pu vous être utiles et vous avoir aidé dans votre besoin de quiétude. Merci pour votre coup de fil, n’hésitez pas à nous recontacter en cas de nécessité. »

Et la ligne fut coupée.

Frustré, Jérémy resta un moment le téléphone à la main, écoutant la tonalité de fin de communication. Reprenant son ordinateur, il rechercha SOS Solitude et apprit rapidement qu’il s’agissait d’une société à but lucratif faisant appel aux derniers progrès de l’intelligence artificielle pour créer des robots à voix et comportement humains. Elle était surtout connue pour ses tentatives d’apporter une aide psychologique réelle à partir d’auditeurs artificiels, et les polémiques que cette démarche avait entraînées.

Ce que Jérémy connut surtout, lorsqu’il reçut sa facture de téléphone, ce fut l’influence de SOS Solitude sur le montant à payer !


Commentaire

e‐Consolation — 2 commentaires

  1. Ah oui, tiens, une intelligence artificielle philanthrope… C’est un concept à creuser ça. Pour de la science fiction, j’entends, comme les robots d’Asimov, parce qu’en réalité, tu as raison, sans intérêt financier, point de salut.

    • Je n’ai toujours pas décidé s’il fallait se réjouir de l’influence des grands groupes financiers dans la recherche. C’est vrai qu’ils font avancer les choses, mais les progrès obtenus restent longtemps l’apanage d’une élite. D’un autre côté, s’ils n’avaient pas d’intérêts dans la recherche, elle avancerait beaucoup moins vite, le simple élan vers le progrès n’étant hélas pas une motivation suffisante.

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