DrôleDrôle d’oiseau

Tandis qu’il abordait le virage, Dan entrevit un mouvement rapide du coin de l’œil gauche, un éclair sombre qui descendait vers lui. Il n’eut pas le temps de se demander de quoi il pouvait s’agir qu’un choc ébranlait toute la voiture. En même temps, une chose noire s’écrasait sur son pare-brise, puis glissait vers le bas en laissant une trace sanguinolente.

Le véhicule était déjà au milieu du virage et la chose, qui se trouvait alors sur le capot avant, roulait et tombait sur la chaussée.

Dan avait eu le très mauvais réflexe de freiner brutalement, au moment où l’impact le faisait sursauter violemment. Heureusement, il était sur une petite route déserte. Si un autre véhicule l’avait suivi, l’accident aurait été difficile à éviter.

Il jeta un coup d’œil derrière, à droite. Sur le bas-côté, entre un piquet planté et un gros caillou rond, il y avait un oiseau, pattes en l’air, immobile. Quelques plumes voletaient encore, et redescendaient lentement vers le sol. Dan n’aurait pas cru qu’un si petit piaf pouvait causer un tel choc dans une voiture de ce gabarit.

Âme sensible, Dan était sincèrement désolé pour le moineau, mais il ne pouvait rien faire de plus. Après un coup aussi fort, l’animal était évidemment mort. Dan n’allait pas lui faire des obsèques ni observer une minute de silence à sa mémoire. Il passa la première et repartit, pour ne pas se mettre en retard à son boulot, car c’était généralement lui qui ouvrait le grand portail par où sortaient les camions de l’entreprise.

Le soir, tandis qu’il approchait du lieu de l’incident dans l’autre sens, Dan ralentit instinctivement. L’oiseau était toujours sur le bas-côté, où il était tombé.

Toutefois, il se tenait sur ses pattes, et regardait Dan.

Celui-ci pila net et baissa sa vitre. Trop tard, le piaf s’était envolé. Ce ne pouvait être le même. Pourtant, il était exactement où celui du matin était mort, entre le piquet et le caillou presque parfaitement rond. Impossible de se tromper. Il n’y avait ni petit cadavre, ni plumes, ni gros tas de fourmis ou autres insectes nécrophages qui auraient révélé qu’en effet, un oiseau était mort à cet endroit exact, même si les croque-morts de la nature avaient déjà fait le ménage. C’était incompréhensible, ça n’avait pas de sens, cependant c’était bien réel.

Il s’efforça de ne pas y penser de la soirée. Et le lendemain, en repassant par ce fameux virage, il s’efforça aussi de détourner ses yeux du piquet. Un moineau s’y trouvait pourtant, qui décolla peu avant son arrivée, fit un demi-tour devant sa voiture avant de retourner se poster à l’endroit où Dan ne voulait pas regarder.

Le soir, le passereau était encore là.

Heureusement, c’était vendredi, et pendant deux jours, Dan ne pensa plus à cette histoire d’oiseau mort qui volait toujours. Le lundi, la mémoire lui revint en parvenant près du piquet. Le moineau était fidèle au poste. Dan freina à sa hauteur, baissa la vitre de droite en se penchant et dévisagea l’animal. Celui-ci le regardait également en inclinant la tête. Il émit un petit pépiement. Dan coupa un bout de son casse-croûte de midi et le lança en direction du piaf. Ce dernier, nullement effarouché, voleta jusqu’au morceau de pain auquel il s’attaqua immédiatement. Dan repartit. Le soir, l’oiseau se tenait sur le piquet. Dan ne s’arrêta pas, mais il fila à une animalerie où il acheta un petit paquet de graines.

Le lendemain matin, Dan se gara et sortit de sa voiture. Le passereau le regarda approcher, se contentant de rester hors de portée. Dan déposa quelques graines dans une boîte en plastique et la plaça près du piquet, puis il repartit.

Le soir, l’oiseau ne se montra pas.

Cependant, le lendemain, il était bien là, et Dan remit des graines dans le récipient. Le rythme était pris. Chaque matin, Dan s’arrêtait et laissait un peu de nourriture au piaf, qui pépiait, becquetait et disparaissait jusqu’au lendemain. Lorsque le week-end fut de retour, Dan vint quand même donner des graines à l’oiseau. Il réalisa qu’il se sentait coupable de l’avoir tué, même si c’était bien sûr involontaire, et même si le moineau continuait à manger et à voler.

Un mois entier passa, puis un second. Chaque matin, Dan était impatient de voir le petit oiseau, et s’inquiétait de ce qui lui arriverait en hiver. Il tendait parfois la main vers lui pour le toucher. Avec un gazouillis, l’animal reculait. Dan n’insistait pas.

Un jour, Dan trouva son copain le piaf, comme il l’appelait désormais, au beau milieu de la route. Il descendit de son véhicule, expliqua à l’oiseau que c’était dangereux de rester là, mais l’autre ne bougea pas. Il se contentait de regarder Dan en inclinant la tête et en piaillant faiblement. Dan versa les graines dans la boîte. L’animal, contrairement à son habitude, n’approcha pas. Il se tenait toujours sur la chaussée, devant le véhicule de Dan.

Celui-ci se remit au volant et avança, mais le moineau sautillait devant la calandre. Dan essaya de le contourner, l’oiseau se déplaça pour rester sur le passage, comme s’il cherchait à être écrasé.

Dan descendit de la voiture et le chassa, et fit chou blanc, car le piaf décolla et vint se poser sur le capot avant. Dan retourna derrière le volant, l’oiseau sur la route.

Le manège dura plusieurs minutes. Dan regarda l’heure et vit qu’il était en retard. Il n’était pas le seul de la société à posséder une clé du portail, mais c’était lui qui l’ouvrait depuis des années, et ce rituel avait pris de l’importance pour lui. Enfin, aussi brusquement et inexplicablement qu’il l’avait empêché de passer, le piaf s’écarta et alla becqueter les graines. Dan fila.

Il y avait eu un accident. Le grand portail était très vieux, ses gonds avaient rouillé sans qu’on s’en rende compte. Ce matin-là, ils avaient lâché, et un des vantaux, lourd de quelque deux cents kilos, était tombé sur l’homme qui avait ouvert, le blessant grièvement. Si Dan avait été à l’heure, c’est lui qui aurait été la victime.

Dan était partagé entre un sentiment de culpabilité envers son malheureux collègue, et de la reconnaissance pour le petit oiseau qui l’avait retardé. Comme s’il avait fait exprès.

Ni ce soir-là, ni le lendemain, ni un autre jour, Dan ne revit son copain le piaf…


Commentaire

Drôle d’oiseau — 9 commentaires

  1. A ceux qui te liront et qui penseront que c’est une fiction, je leur affirmerai qu’il suffit d’un peu de respect pour nos frères animaux et beaucoup d’amour pour eux, pour qu’ils deviennent de fabuleux protecteur de nos vies. Merci, Claude, de ce texte qui m’a remis en mémoire toute l’aide que j’ai reçue d’eux.

    • J’en profite pour re-recommander la lecture du petit livre de Catherine, Tou-Fou, témoignage émouvant où il est question d’un cheval pas comme les autres.

  2. J’aime vraiment beaucoup ce genre d’histoire, vraiment.
    Et Catherine a raison : les animaux sont de fabuleux protecteurs de nos vies ( et j’ai aussi lu l’émouvant Tou-Fou 😉 )

    Merci, Claude.

    • J’avoue que je n’ai moi-même rien compris à cette histoire. 🙂
      Certaines semaines, les idées sont là, se bousculent comme d’habitude, mais elles refusent de se laisser transformer en histoires ! Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Il faut parvenir à en attraper une et à la dompter, la persuader de se laisser faire. Le résultat est rarement satisfaisant, pour moi en tout cas.
      Ça ira mieux la semaine prochaine, j’espère. Peut-être que les idées seront plus dociles…

  3. J’ai beaucoup aimé cette histoire qui ne m’étonne pas du tout… ce qui m’énerve chaque fois, c’est que c’est toujours trop tard pour dire Merci !
    enfin bon, merci Claude quand même !

    • Il n’est pas forcément indispensable de dire merci. Il faut surtout avoir la gratitude au fond du cœur, je crois.
      Quant à moi… c’est moi qui te remercie pour ta fidélité. ?

  4. mais… de rien Claude… maintenant que mon gros boulot est terminé, je vais pouvoir revenir plus régulièrement… à bientôt donc !

  5. Quelle jolie histoire en forme de légende ! Ca donne envie de croire encore aux contes de fées. Merci pour ce moment d’émotion.

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