041-DroitsFondamentauxDroits fondamentaux

« Bonjour, souris, dit le chat.

— Bonjour, chat. Je m’appelle Cracotte.

— Moi, je m’appelle Ironcat. Mais tu peux m’appeler Monseigneur.

— D’accord, Monseigneur Ironcat. »

Silence pesant.

« Qu’allons-nous faire, maintenant, Monseigneur ?

— Maintenant, répondit le félin, je vais jouer avec toi au chat et à la souris, et ensuite je te mangerai. »

Frémissement. C’était donc vrai, ce qu’on racontait : les chats mangent les souris ! Personne n’était sûr, parce qu’aucune souris du voisinage, jamais, n’était revenue d’une rencontre de ce type pour décrire exactement comment ça se passait. Mais là, les doutes s’envolaient. Et le chat souriait de toutes ses dents pointues, avec la désinvolture de celui qui sait que sa proie ne pourra lui échapper. Ce que ce gros monstre poilu disait n’était ni une vantardise ni des salades pour faire peur : il allait vraiment la dévorer.

« Tu ne peux pas me manger, Monseigneur !

— Et pourquoi donc ?

— Parce que ce serait un meurtre horrible qui irait à l’encontre des Droits Fondamentaux et Inaliénables de la souris.

— Les droits fondamentaux… de la souris ?

— Parfaitement ! J’ai de nombreux enfants, qui se retrouveraient seuls et à la merci des dangers du monde, si tu me mangeais. Ce serait inhumain.

— Quoi ?

— Infélin.

— Ah !

— Imagine tout le mal que je me suis donné pour eux. Presque trois semaines de gestation, les douleurs de l’enfantement, la fatigue de l’allaitement… Et tous les espoirs mis en eux, les projets d’avenir, les efforts faits, les nuits blanches… Tu aurais le cœur d’anéantir tout ça ?

— Ben…

— Sans compter les autres enfants, tous ceux que je dois encore avoir et lancer joyeusement dans le monde, et qui ne verraient pas le jour si ma vie se terminait entre tes mâchoires. Et leurs enfants à eux. Et les enfants de leurs enfants à eux. Et les enfants de leurs enfants de…

— Ça va, j’ai compris, quand même !

— Je n’en doute pas, Monseigneur Ironcat. La vie est un bien trop précieux, trop magique, trop merveilleux pour que quiconque en dispose avec négligence et désinvolture.

— Je suis tout à fait d’accord.

— Ah ! J’en suis ravie, vraiment. C’est rare de tomber sur quelqu’un d’aussi intelligent, compréhensif et raffiné que toi, Monseigneur. La violence et la cruauté ne mènent à rien. Le mépris des autres, leur utilisation comme s’ils n’étaient que des objets, des choses, de la… comment dire ?

— De la nourriture ?

— Euh… Voilà, c’est ça. Les utiliser sans respecter la vie qui est en eux est mauvais. Vraiment.

— Vraiment.

— Tout à fait. C’est pourquoi il a été fait une Déclaration Universelle des Droits Fondamentaux et Inaliénables de la souris, que tu dois reconnaître et accepter !

— Je pense que tu as tout à fait raison, petite Cracotte. »

Le chat était visiblement ému. Même, une perle de larme brillait au coin d’un de ses yeux.

« C’est vrai ? Tu penses que j’ai raison ?

— Oui. Tu as mille fois raison. La vie doit être respectée. J’ai également des enfants. Cinq chatons adorables qui ont besoin de moi. Je dois préserver ma vie, moi aussi. Pour eux.

— Et alors ?

— Alors, je dois manger suffisamment pour rester en bonne santé, car mes enfants ont besoin de moi. Je vais donc te croquer. »

Désespoir.

« Laisse-moi partir immédiatement, ou tu pourrais bien te retrouver devant un tribunal international pour y être jugé.

— Sous quel chef d’inculpation ?

— Violation des Droits Fondamentaux et Inaliénables de la souris.

— Zut, je les avais oubliés, ceux-là ! »

Le chat hésitait. Il était visiblement partagé entre ses pulsions de bête sauvage et la crainte d’un procès qui lui serait défavorable.

« Alors, j’ai décidé de tenter l’impossible. Je me suis dressée sur mes pattes de derrière et je l’ai frappé de toutes mes forces sur le museau. Sous l’effet de la surprise, il a reculé, et j’en ai profité pour m’enfuir. Mais évidemment, il s’est élancé à ma poursuite.

— Mais comment as-tu pu rivaliser de vitesse avec un être qui a des pattes vingt fois plus longues que les tiennes ?

— Je n’ai même pas essayé. Quand il m’eut presque rattrapée, je lui ai balancé un fouetté de queue dans la figure, suivi d’un droite-gauche dans les narines, et un coup de pied dans les…

— Là, il a compris à qui il avait affaire et il t’a laissé partir ?

— Mais non, le chat est non seulement féroce, mais aussi stupide.

— Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’ai été obligée de le frapper encore et encore, pour le faire reculer.

— Que tu es forte, mamie Cracotte !

— On ne badine pas avec les Droits Fondamentaux et Inaliénables de la souris ! Maintenant, au dodo, les enfants… »

Quand elle revint de la chambre des petits, papy Croutch souriait.

« Ils ont cru à cette histoire ?

— Pas toi ? »


Commentaire

Droits fondamentaux — 4 commentaires

  1. Extra !
    Juste, tu peux rajouter un petit « ses » dans la phrase suivante : « Et le chat sou­riait de toutes dents poin­tues » (ligne 11), et ce sera parfait.

  2. Je tiens beaucoup à mes droits de souris, mais j’aime bien quand mon chat me croque…
    Très divertissant et non dénué d’un certain bon sens… Je sortirais sa petite soeur au flic des excès de vitesse si j’avais une voiture…

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