113-SpeakHumanDo you speak human ?

Pendant quinze années, Maxime avait rêvé de visiter Pékin. Il avait économisé, sou après sou, la somme, énorme pour lui, nécessaire pour le trajet en avion et pour vivre sur place pendant trois semaines. On ne fait pas un tel trajet juste pour un week-end ! Il s’était renseigné sur tout ce qui était intéressant à voir dans cette ville, et il avait élaboré un programme extrêmement précis de ce qu’il ferait, par demi-journée, car il entendait bien ne pas perdre une minute de cet extraordinaire voyage. Il avait même tenté d’apprendre à parler le mandarin, mais en vain. C’était vraiment trop compliqué.

Mais il n’y a pas de justice en ce monde. À peine avait-il atterri à l’aéroport Beijing-Capital, à peine avait-il empli ses poumons de l’air local et subi les formalités douanières, qu’il prit un taxi pour se rendre jusqu’à son hôtel. Las ! À peine le véhicule avait-il démarré qu’un autocar rempli de touristes le percuta.

Maxime se retrouva dans cet autre monde qui fait l’objet de tant de spéculations depuis des siècles et des siècles. N’étant pas croyant, Maxime ne s’attendait à rien de particulier. Toutefois, il s’était fait de l’au-delà une image tissée à partir des clichés naïfs rencontrés dans la littérature, les légendes, les films, les histoires pour enfants, et même les publicités télévisées. Maxime n’aurait donc pas été particulièrement surpris s’il avait été accueilli par un Saint Pierre barbu et tout de blanc vêtu, tournant les pages du Grand Livre dans lequel toutes les destinées humaines auraient été consignées.

Au lieu de cela, il atterrit (une fois de plus), dans un petit bureau où se trouvaient seulement une table et deux chaises. Maxime hésitait sur la conduite à suivre, encore tout perturbé par les récents événements.

Un homme entra dans la pièce. Un Chinois. Il salua Maxime en s’inclinant, s’assit sur un des sièges et posa devant lui quelques feuillets. Maxime prit l’autre, et le type se mit à parler.

En chinois.

Il débita une longue tirade. Dès qu’il put en placer une, Maxime signala qu’il ne comprenait rien. Le gars se pencha en avant, le regarda de près, constata sans doute qu’il n’avait pas une tête à parler le mandarin et émit encore quelques idéogrammes à voix haute.

Maxime haussa les épaules et les sourcils afin de confirmer que pour lui, c’était de l’hébreu. Le type soupira et sortit. Il fut remplacé après quelques minutes par un autre, également chinois, qui s’exprimait en anglais. Comme tout le monde, Maxime connaissait quelques mots de ce dialecte européen, mais il n’avait point l’heur de le piger vraiment, surtout à l’oral, ce qu’il expliqua tant bien que mal. Son interlocuteur sortit après un good bye formel. Le suivant était une suivante. Une Chinoise germanophone. Maxime ne comprenait pas davantage de Goethe que de Shakespeare. Encore moins, même. On lui proposa successivement de l’italien, de l’arabe, de l’espagnol, du basque, de l’espéranto, du grec, du latin, de l’islandais, du russe… Enfin se présenta une femme aux yeux bridés qui baragouinait un truc intelligible en parlant du nez.

« Français, demanda-t-elle ?

— Oui. », soupira Maxime avec soulagement.

Elle s’assit, et posa toutes sortes de questions en remplissant (en chinois) les documents qu’elle avait apportés. Il s’agissait de renseignements classiques : nom, prénom, profession, etc. Puis l’interprète rangea les feuillets dans une chemise cartonnée et le stylo dans la poche de la sienne, puis déclara :

« Vous allez devoir apprendre le mandarin.

— Pourquoi ?

— Votre trépas a eu lieu sur le territoire chinois, vous êtes donc affecté à l’au-delà chinois.

— Parce que… il y a plusieurs au-delàs ?

— Évidemment. Comment ferait-on, sinon ?

— Ben… comme sur terre.

— Justement. Sur terre, chacun vit chez soi et parle sa langue. Et si quelqu’un va vivre dans un autre pays, il apprend le parler local.

— C’est que… je n’ai pas réussi à apprendre le mandarin. Pourtant, j’ai essayé pendant plusieurs années.

— Vous avez désormais l’éternité devant vous, ce qui vous laisse largement le temps pour ce langage, et même d’autres, si cela vous chante.

— Mais… c’est impensable ! Je ne peux pas rester définitivement parmi des gens qui s’expriment dans une langue étrangère.

— Vous n’avez parlé français que pendant les années de votre vie terrestre. Après quelques siècles passés ici, vous ne vous souviendrez même pas de ce qu’est la France. C’est elle qui sera devenue une terre étrangère. »

Maxime tentait de mesurer ce que tout cela signifiait. Ainsi donc, Dieu, s’il existait (il faudra qu’il pose la question), avait tellement bien fait le coup de la tour de Babel que cela polluait les relations entre les gens jusqu’ici. Il réalisa ce que cela représentait : combien d’humains avaient vécu sur cette planète depuis qu’un singe, descendant de l’arbre, avait revendiqué ce titre ? Plusieurs milliards. Et combien de langues, idiomes, jargons et dialectes avaient été parlés au cours de cette longue période ?

Maxime imagina des hordes sans nombre d’hommes et de femmes, chacun jacassant dans son langage, et parqués pour l’éternité à venir dans des zones infranchissables. Et tant que durerait cette éternité, ils continueraient à vociférer tous ensemble dans une infâme cacophonie, tentant en vain de communiquer, et ne songeant même pas à essayer de s’entendre pour vaincre la malédiction babélienne.

Maxime avait la tête qui tournait. Il avait l’impression de tourner lui aussi, mais dans l’autre sens. Il rouvrit les yeux et vit, penché sur lui, le visage d’une Chinoise. Ce n’était pas, lui sembla-t-il, celui de l’interprète, mais il n’en était pas sûr. « Ils se ressemblent tous », pensa-t-il. Celle-ci était vêtue d’une blouse blanche. Maxime prit conscience de l’odeur de médicaments, des bruits qui l’entouraient, de l’aiguille qui était piquée dans son bras gauche. La fille lui dit quelque chose.

En chinois.

Il parvint à balbutier quelques mots, et elle reprit, en parlant du nez :

« Vous Français ? Je parle un peu langue de vous. Vous, taxi, accident. Ici hôpital et moi infirmière. Pas danger de devenir mort. Bien soigné, ici. Tout fini dans trois semaines, et revenir en France… »


Commentaire

Do you speak human ? — 14 commentaires

  1. Bien… méditée, cette minifiction 😉

    Et ceci : « Je ne peux pas res­ter défi­ni­ti­ve­ment parmi des gens qui s’expriment dans une langue étrangère. » est typiquement made in France…

    Merci, Cl@ude ! 🙂

    • C’est vrai, ça, d’abord ! Peuvent pas parler français comme tout le monde, ces étrangers ? Est-ce que je cause autre chose, moi ?

  2. A force de donner des noms différents à Dieu, celui-ci aurait des frontières aussi comme en bas ? J’aime beaucoup vos minifictions.

    • Merci, Élisabeth. L’idée de celle-ci m’est venue par un reportage dans lequel une française convertie à l’Islam expliquait qu’elle enseignait l’arabe à ses enfants, car c’est « évidemment » la langue parlée au paradis.

  3. On compte environ 7000 langues et dialectes sur Terre aujourd’hui.
    C’est peu pour exprimer les 70000000000 de façons de se représenter le monde.
    Mais c’est tellement trop pour dire un simple merci qu’il fallut inventer le sourire.
    Que ton héros n’a sûrement pas oublier de dévoiler à son hôtesse.
    Merci pour ce vertige linguistique, Claude. Comme toujours, tu fais mouche, fly, Fliegen, ????, repül, volare, etc, asl, usw, …

    • Mon cher Jean-Paul, certains de tes commentaires mériteraient au moins autant d’attention que mes minifictions.
      J’avais déjà abordé les multiples manières de désigner certaines choses dans les différentes langues. C’était la minifiction #95, Le choix des mots.

  4. Désolée, mon mandarin n’a pas fonctionné : je recommence :
    Y?uxiù de wéixíng xi?oshu?, w? x?hu?n, w? zh?shì liánm?n qióng rén m?kè x? m? bèi pò zh?yào t? néng h?o q?lái huí dào fàguó. W? xi?ng w?men k?y? y?u chóng zhì jìshùqì wéi líng.
    Voilà, c’est mieux…

  5. J’ai rien compris. Pourrais-tu , s’il te plait, traduire cette minifiction en ma langue maternelle ? Le Galindo.

    D’avance merci 🙂

  6. C’est pour cela que je ne voyage pas. Surtout pas dans le sud de mon pays… :o)
    Une nouvelle qui fait réfléchir, l’air de rien. 😉

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