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« Ça ne vous dérange pas que les dinosaures aient disparu d’un coup ? Ça ne vous inquiète pas ? Ils étaient pourtant, et de loin, les êtres les plus puissants de leur époque. »

Philippe de Fourdial, assis à son gigantesque bureau de PDG au vingt-sixième étage de son building, sursauta et se retourna brusquement vers le fond de la pièce. Nonchalamment appuyé sur le bar se tenait un personnage de petite taille, la peau rosâtre, les cheveux hirsutes, les yeux moqueurs, vêtu d’une sorte de costume bleu foncé trop grand pour lui.

« Comment diable êtes-vous entré ici, demanda Fourdial ?

— Vous venez de répondre vous-même à la question. Je suis un diable. Enfin… un démon, plus précisément, et j’entre où je veux. Quant à savoir comment je suis arrivé dans ce monde… c’est une autre histoire. Aghation, pour vous servir. »

Et le prétendu démon se servit un cigare à cent soixante euros, l’alluma avec une flamme qui jaillit de ses doigts puis se mit à produire des ronds de fumée entrelacés. Fourdial se reprit :

« J’appelle la sécurité. Ça ne va pas traîner…

— Vous pouvez toujours presser le petit bouton sous votre bureau, ce sera sans effet. Vous pouvez aussi crier ou essayer d’ouvrir les portes sans plus de résultats. Je vous ai déjà dit que je suis un démon. On continue à perdre du temps ou on en vient à ma proposition ? »

Aghation se versa un verre de Chivas Regal Royal vieux de cinquante ans à plus de huit mille euros la bouteille et en lampa une gorgée. Fourdial était habitué aux négociations rapides et il changea d’attitude.

« OK, discutons. De quoi s’agit-il ?

— Mon cher Philippe… tu permets que je t’appelle Philippe ?

— Non. Et ne me tutoyez pas, non plus.

— Parfait. Donc, mon cher Philippe, tu n’es pas préoccupé par la subite disparition des dinosaures ?

— Des dinosaures ? Qu’est-ce qu’ils viennent faire là ? Je gère un des plus gros groupes internationaux et vous me parlez de dinosaures ?

— Eux étaient à la tête du plus grand groupe international que la Terre ait connu, en quelque sorte. Il a contrôlé la quasi-totalité des continents pendant une période estimée à cent soixante millions d’années. Alors, ton petit commerce, à côté…

— Mais pourquoi donc venez-vous me parler de ces animaux disparus depuis si longtemps ? Ça ne me concerne pas et je n’ai pas que ça à faire. Je suis un homme d’affaires très occupé, moi ! »

L’autre poursuivit sans prêter attention à ces récriminations.

« Malgré leur mainmise sur toute la planète, malgré leur total monopole, malgré leur puissance sans limites, ils ont disparu en l’espace de quelques millions d’années, ce qui n’est rien à l’échelle géologique.

— Et alors ? On fait une minute de silence ?

— Et toi, ça ne t’inquiète pas ?

— Non. Ça devrait ?

— Un peu, mon neveu ! Parce que toi et ta multinationale, vous êtes comme ces dinosaures. »

Fourdial dévisagea son interlocuteur sans rien dire pendant quelques secondes, puis éclata de rire.

« Vous comparez la taille d’animaux disparus avec celle de mon empire industriel et économique, et vous en concluez qu’il va disparaître lui aussi, c’est bien ça ? »

Aghation ne disait plus un mot, se contentant de souffler des ronds de fumée en attendant que l’autre ait vidé son sac.

« Mon entreprise pèse des milliards de dollars, mon petit môssieur. Elle a des ramifications et des intérêts dans toutes les parties du monde. Je fournis même la Chine, et mes bénéfices annuels sont largement supérieurs au PIB d’un état comme la Croatie. Le président américain me demande des rendez-vous et j’ai refusé de recevoir certains dirigeants. Et vous, vous venez m’expliquer que tout ça va se casser la figure ? Mais c’est indestructible, in-des-truc-tible !

— Ça y est ? T’as fini ? À moi, maintenant. C’est en effet parce que ta boîte est aussi gigantesque qu’elle ressemble aux dinos. Et c’est justement pour ça qu’elle est aussi fragile. Que le vent tourne quelque part, que des modifications interviennent dans le milieu, et tout s’écroule. Tu es trop gros pour pouvoir réagir assez vite et tu as trop d’inertie pour pouvoir t’adapter efficacement. Le temps de mettre en place une stratégie, tu seras déjà mort depuis longtemps. Regarde autour de toi quelles sont les sociétés qui s’écroulent. Qui est mis en redressement ? En dépôt de bilan ? Qui subit des plans sociaux ? L’épicerie au bout de ta rue ? Non. Ce sont les plus grosses boîtes nationales et internationales. Tout ce qui est atteint de gigantisme est au bord de la disparition. Pas seulement en économie, mais aussi en politique. Qui aurait misé un kopeck sur la chute du monde soviétique pendant l’été 1991 ? Pourtant, six mois plus tard, c’était plié. Les États-Unis d’Amérique, blindés par des armadas de sous-marins, une aviation surarmée, des GI par milliers… et en septembre 2001, ils ont été mis à genoux par une poignée de terroristes équipés de cutters à deux dollars. Dans tous les pays, les grosses boîtes privées demandent de l’aide. Le secteur public n’y arrive plus. Les gens, pour se rassurer, se tournent vers ce qui est lourd, car ça semble solide, mais c’est une erreur. Il y a soixante-dix millions d’années, ce sont les mammifères qui ont tenu le coup. Ils étaient tout petits. Insignifiants ? Non, adaptables. Toi et ta boîte, vous êtes au bord du gouffre. »

Le silence accueillit cette longue explication. Puis Fourdial reprit la parole :

« Et alors, qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que vous avez à me proposer ?

— Je dispose de tous les pouvoirs de l’Enfer. Je peux assurer à ton empire, comme tu dis, de résister et de survivre pendant cinquante années après ta mort.

— Je suis un homme d’affaires. En échange de quoi ?

— Ce contrat, signé avec ton sang, par lequel tu vends ton âme.

— Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Vous me prenez pour qui ? On est au XXIe siècle, il y a longtemps que plus personne ne croit à la sorcellerie.

— C’est ton dernier mot ?

— Évidemment. »

Aghation se leva sans un mot de plus, acheva le Chivas cul sec, écrasa le havane sur la moquette, et quitta la pièce tandis que Fourdial, haussant les épaules, se rasseyait à son bureau. Il avait d’autres chats à fouetter, à commencer par ces histoires d’usines en grève et de titres boursiers en chute libre. Vivement la fin de la crise…


Commentaire

Dinosaures — 7 commentaires

  1. Je vais demander à Aghation de me trouver un terme différent pour écrire « excellent », parce que ça commence à faire un peu « dinosaure » comme expression !

  2. Un texte qui me rappelle de très bons souvenirs, avec en plus des miettes d’actualité. Très bon Claude. Merci, par cette lecture je commence agréablement ma journée.

  3. Salut mon cousin,

    J’ai parfois eu l’impression (étrange) qu’un sixième sens m’avertissait… Et j’ai toujours été passionné de paléontologie… Je crains qu’un jour ce sera notre espèce toute entière qui rencontrera le petit diable bleu… Bonne vue, amusante mais terrible…

  4. … l’art de faire sourire des choses les plus sérieuses – et parfois tragiques! – de la réalité. Merci à toi Claude, et bravo!

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