SONY DSCDieu mène grand train

Le père Francis adorait les voyages en train. Pendant quelques heures, il pouvait lire tranquillement. Et cela l’arrangeait, car il aimait beaucoup bouquiner, mais avait rarement le loisir de le faire au presbytère, ayant toujours quelque occupation impérative, ou étant systématiquement dérangé par une visite au moment où il tournait la première page.

Il s’installa donc confortablement dans son fauteuil après avoir disposé sa soutane pour éviter de la froisser et avoir souri poliment à l’homme âgé qui lui faisait face.

Lorsque le convoi s’ébranla, le curé regarda par la fenêtre le paysage qui semblait reculer, et ouvrit son livre avec un plaisir immense. Le type assis en face de lui tira de sa poche une grosse montre, la consulta, et sourit en éprouvant lui aussi une évidente satisfaction.

Le prêtre, qui n’avait guère prêté attention au manège de son vis-à-vis, s’absorba dans le premier chapitre…

Un peu plus tard, le train ralentit, à l’approche d’une gare, où il finit par stopper.

« Deux minutes d’arrêt », annonça la voix nasillarde d’un haut-parleur, sur le quai.

Le type, cette fois encore, consulta l’heure, sourit, et ne rangea sa montre que lorsque le convoi redémarra.

C’était un omnibus, aux nombreux arrêts. Si nombreux que le père Francis, tout concentré qu’il était sur son bouquin, finit par se rendre compte du manège du bonhomme. Car à chacune de ces stations, il regardait son oignon et arborait un air satisfait. Et l’autre ne put éviter de remarquer que le curé l’avait remarqué. Tandis que le train s’ébranlait après une énième escale, l’homme tendit la main au prêtre :

« Mon nom est Trombe. Jan Trombe. Enchanté, mon père. »

Le curé serra la main offerte et se présenta à son tour. Jan reprit :

« Vous savez pourquoi je regarde l’heure à chaque gare ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. »

Le père Francis regrettait d’avoir été tiré de son livre, mais il avait fait de l’écoute des autres sa raison de vivre, et il devait assumer…

« C’est que, voyez-vous, j’ai travaillé pendant quarante ans dans les chemins de fer. Alors, les trains et les horaires, ça me passionne toujours autant.

— Ah ! Je vois », répondit le prêtre, qui ne voyait pas tant que ça.

« Il y a une chose qui m’étonnera toujours, poursuivait l’ancien cheminot, c’est la précision. Quand un train est prévu pour 16 h 23, vous pouvez être sûr qu’il sera là à 16 h 23. »

Rien que d’en parler, son visage s’éclairait. Assurément, cet homme avait aimé son métier. Il avait même du mal à s’en défaire. Depuis combien de temps était-il à la retraite ? Le père Francis pensait que ça devait faire une bonne dizaine d’années. Pourtant, il continuait, non seulement à surveiller les horaires et les déplacements des rames, mais aussi à s’émerveiller comme un gosse que l’immense mécanique qu’était le réseau ferroviaire fonctionne avec autant d’exactitude. Et le brave curé ne pouvait s’empêcher de sourire à son tour devant ce plaisir enfantin, cette extase, sans doute naïve, mais tellement touchante. Comment ne pas voir, dans la candeur et le bien-être simple de son vis-à-vis, un don divin ?

« C’est comme une promesse tenue, continuait Jan Trombe. Imaginez qu’on vous dise qu’une chose va se produire. Vous attendez, vous attendez… mais rien n’arrive jamais. La déception finit par laisser place au doute, puis à la colère et au rejet, non ?

— Euh… vous avez sans doute raison.

— Avec un train, pas de risque d’être désappointé. Il sera là, et à l’heure promise.

— Toutefois, risqua le père Francis, les trains ont parfois du retard.

— Il est vrai que cela peut arriver. Savez-vous qu’il circule quinze mille trains par jour, en France ? Alors, parfois se produit un petit problème. Il y a trente mille kilomètres de voies, c’est impossible de les surveiller tous. Parfois, une vache vague sur les rails. Ou bien un fil se débranche. Ou alors un signal tombe en panne. Sans oublier, bien sûr, les actes de malveillance. Mais reconnaissez que le nombre d’incidents est insignifiant au regard de ces chiffres.

— En effet, convint le curé. Mais pourquoi me parlez-vous de tout cela, cher monsieur ? »

Le visage de l’homme parut se métamorphoser, et une froide dureté remplaça la candeur enfantine qui l’avait dominé jusque-là. Jan Trombe se pencha en avant et dit au prêtre :

« Parce que c’est l’inverse de votre Dieu ! Quand un train promet de venir dans votre gare, il vient ! Alors que depuis le temps que votre Dieu doit intervenir, nous sauver, éradiquer les guerres ou je ne sais quoi, bernique ! Il paraît que son fils doit revenir un de ces jours. Quand ? Où est l’horaire ? Où peut-on consulter l’indicateur Chaix ? »

L’attitude de l’homme était franchement agressive. Il devait avoir connu une grande souffrance et une grande frustration pour se comporter ainsi, pensa le père Francis. Comme toujours, il était enclin à la compassion, et était tout disposé à aider cette brebis égarée. Mais l’air menaçant et presque martial de ce type lui avait déplu. On pouvait être prêtre et avoir envie de défendre ses convictions, tout de même !

Alors, tout en conservant le plus grand calme, il se pencha en avant à son tour et questionna :

« Rappelez-moi, s’il vous plaît… à quand remonte la dernière grève de Dieu ? »

Puis il se rassit confortablement et se replongea dans son livre.


Commentaire

Dieu mène grand train — 14 commentaires

  1. La chute est savoureuse. Elle m’a permis 2 choses : d’abord sourire et saluer ton imagination. Ensuite, après réflexion, me dire que Dieu, je ne le connais que comme ça. J’en ai parlé avec Saint Dicat, en confession, mais ce fut un dialogue de sourd. Lui, ce qui le préoccupe c’est Dick dont il doit se débarrasser. D’ailleurs, à bon entendeur : Saint Dicat revend Dick.

    Je sors.

  2. C’est rarement le patron qui fait grève. Je suis moins sûr pour les anges.
    Le père Francis, y’aurait pas d’quoi en faire un petit recueil, des fois?

    • Je suis en train de penser à un recueil de minifiction. À l’approche de la #100, ce serait bien. Pour un spécial Père Francis, il faudrait un peu plus de matière, mais ça viendra.

  3. Je m’interroge quand même sur les grèves divines… est-ce que celles qui bordent les mers et les océans comptent ?
    Excellent texte et… oui, pourquoi pas un recueil ?

    • Pour l’anecdote historique… le nom des grèves vient justement de là. Je cite Wiki :
      Le mot français « grève » tire son nom de la place de Grève à Paris. Cette place, située en bord de Seine sur la rive droite devant l’hôtel de ville, était un des principaux points d’accostage des bateaux, car bordée d’une plage de sable. Les hommes sans emploi y trouvaient une embauche facile pour les chargements et déchargements.
      À noter que le Larousse donne une explication identique au mot près. Qui a copié l’autre ? Moi, je copie/colle les deux !
      Le mot français « grève » tire son nom de la place de Grève à Paris. Cette place, située en bord de Seine sur la rive droite devant l’hôtel de ville, était un des principaux points d’accostage des bateaux, car bordée d’une plage de sable. Les hommes sans emploi y trouvaient une embauche facile pour les chargements et déchargements.

      • Encore un détournement alors ? Au départ on allait sur la grève chercher du travail (et on était presque sûr d’en trouver), désormais si on fait grève on ne travaille pas…

  4. J’ai éprouvé deux fois du plaisir. Le premier, en lisant le texte et le deuxième, en lisant les commentaires. Merci Claude.

    • Avec plaisir, Catherine. Je ne pensais vraiment pas que cette minifiction plairait autant. J’ai même hésité à la mettre en ligne tant je doutais d’elle !

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