Détournement"Détournement

Jean-Pierre, que ses collègues appelaient généralement Jipi, était aux commandes de son appareil depuis quatre heures. Ça pourrait sembler beaucoup à un profane, mais pour lui et ses vingt ans de métier, ce n’était pas grand-chose. Il avait tellement l’habitude d’être dans ce poste de pilotage que c’était pour lui une seconde nature. Depuis longtemps, il ne se demandait plus quel bouton ou quelle manette il devait actionner pour entraîner telle ou telle manœuvre. Sa main se tendait automatiquement à l’endroit voulu et effectuait les gestes nécessaires. Assurément, il connaissait sa cabine bien mieux que la cuisine de son logement !

Renversé en arrière dans son fauteuil, le bout des doigts négligemment posé sur le tableau de bord, il ne s’ennuyait pas, malgré le côté routinier de sa fonction. Presque tout était géré par l’ordinateur embarqué, toutefois certaines opérations, notamment en situation d’urgence, exigeaient une intervention humaine. Cela se produisait très rarement. Son esprit vagabondait, mais il restait néanmoins suffisamment attentif à ce qui se passait, prêt à réagir au quart de tour en cas de besoin.

Quelqu’un frappa à la porte de la cabine. Ce devait être son collègue David, qu’on appelait Croquette, et qui était le contrôleur en chef. Il avait le droit d’entrer, ce qu’il fit. Jipi entendit le léger grincement habituel.

« Alors, Croquette, tu t’ennuies ? », demanda Jipi.

Pas de réponse. Jipi se retourna et se leva d’un coup. Le type qui était là n’était pas Croquette.

L’accès au poste de pilotage était bien sûr formellement interdit à toute personne étrangère au service, selon la formule consacrée. Donc, il ne s’agissait pas seulement d’une situation anormale, mais d’une alerte rouge !

Et même rouge foncé, car l’homme, d’une vingtaine d’années, tenait dans sa main droite un pistolet braqué sur Jipi. Et il déclara :

« C’est un détournement ! Si tu m’obéis sans faire d’histoires, ça se passera bien. Sinon… »

La menace était claire. Un détournement ? Jipi n’en croyait pas ses oreilles. Le gars devait être sacrément timbré pour en arriver là.

« Mets le cap sur Strasbourg, reprit l’autre. Immédiatement ! »

Le regard de Jipi allait de l’arme au visage du fou. La suite s’annonçait délicate.

« Je ne peux pas, commença Jipi. C’est absolument impossible.

— Eh bien, tu as intérêt à trouver un moyen de le faire, et vite, en plus !

— Mais comment voulez-vous que je change de destination ? Nous sommes dans un train, un TGV ! »

Il montrait, par la vitre avant, les rails à perte de vue et le paysage qui semblait foncer vers eux à près de trois cents kilomètres par heure. L’effet était saisissant. Les poteaux électriques se suivaient si rapidement qu’il ne s’écoulait qu’une fraction de seconde entre eux.

Le type regarda dans la direction indiquée. Jipi eut l’impression qu’il se sentait découragé.

« Vous voyez bien, reprit Jipi, nous sommes sur des rails, et bien obligés de les suivre. Regardez, il n’y a même pas de volant, ici. »

Le gars, sans prononcer un mot, jeta un regard circulaire sur le tableau de bord. Il insista un peu, sur un ton implorant :

« Vraiment, il n’y a aucun moyen de changer de direction et d’aller à Strasbourg ?

— Aucun. Notre destination est Paris.

— Lille, alors ? Ou Nantes ? Versailles, même. C’est pas loin de Paris, ça.

— Rien à faire. Même si c’était pour sauver la vie de mes gosses, je ne pourrais pas dévier ce convoi d’un iota. Nous arriverons à la gare de Lyon, quoi qu’il arrive. »

La main armée du type retomba le long de son corps, et Jipi poussa un soupir silencieux. Il faut toujours faire gaffe, avec les fous. L’autre se laissa choir sur le siège du conducteur, en soufflant lui aussi, mais à grand bruit.

« Je m’appelle Manuel. Manu, pour les potes. J’essaie désespérément de faire un détournement pour impressionner ma petite amie, mais je me plante à chaque fois. Elle va finir par penser que je suis un incapable, et elle va me larguer.

— Mais non, faut pas dire ça. Pour impressionner une fille, il y a des trucs moins idiots que de détourner un train.

— J’ai essayé avec un avion, mais je me suis fait gauler au contrôle d’embarquement.

— Et comment vous en êtes-vous tiré, avec une arme ?

— Ils ont vu qu’elle était bidon. »

Il tira de sa poche une cigarette et l’alluma avec le pistolet, qui était un briquet. Jipi en oublia l’interdiction de fumer. Manu se prit la tête entre les mains. Il avait l’air si abattu que Jipi pensa qu’il allait se mettre à pleurer.

« Il doit être vraiment mordu de cette nana, pensa-t-il. Et elle doit être vraiment tordue si elle a besoin qu’un type risque la taule pour la séduire. »

Pour l’instant, l’urgence était de reprendre place aux commandes du TGV. À cette vitesse, même avec des systèmes automatiques bien réglés, il ne faut pas plaisanter ni prendre le moindre risque.

« Manu… tu veux bien me rendre ma place, s’il te plaît ? C’est moi le conducteur.

— Hein ? Ah, oui, excuse-moi… »

Manu se leva précipitamment et Jipi se rassit à la place du pilote. Malgré lui, il avait envie d’aider ce pauvre garçon. Par sympathie, il s’était mis spontanément à le tutoyer. L’autre avait l’air si pathétique, avec son histoire de fille un peu dingue.

« Elle veut vraiment que tu fasses un détournement, ta copine ?

— Ben oui, elle a été catégorique. Elle m’a dit « Mon petit Manu, tu veux m’avoir ? Je suis d’accord, mais tu vas devoir faire un détournement. » C’est clair, non ?

— Elle est jeune, cette fille ?

— Oui, elle est mineure, dix-sept ans. Faut pas le dire, hein ? Mais j’en ai que dix-neuf, alors…

— Je crois que je tiens ton détournement, Manu. Enfin… c’est une façon de parler… »


Commentaire

Détournement — 4 commentaires

    • Ben… je sais pas. Elles viennent par paquet de 100, c’est tout. Des fois, j’arrive à en faire une histoire, des fois non.
      Tu vas voir celle de la semaine prochaine… 😀 Complètement déjantée !

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