040-DestinationDestination

La vie, c’est comme l’autoroute. Quand tu te rends compte que tu vas vers la mau­vaise des­ti­na­tion, il est déjà trop tard. Tu es obli­gé de conti­nuer jusqu’à la pro­chaine sor­tie pour faire demi-tour, reve­nir où tu t’es trom­pé, et prendre cette fois la bonne direc­tion.

C’est ce qui m’est arri­vé.

J’avais déjà un âge mûr quand j’ai réa­li­sé que je m’étais plan­té. Je fai­sais un bou­lot pour­ri, dans une petite ville ennuyeuse, en com­pa­gnie de gens sans inté­rêt. Je n’avais pas de femme, sans doute parce qu’aucune n’avait eu le cou­rage de res­ter auprès d’un type comme moi, quelques vagues copains, aucune pas­sion, peu de moyens… rien à perdre, donc.

J’ai déci­dé de tout pla­quer, tout lais­ser et com­men­cer autre chose. J’avais déjà par­cou­ru une bonne dis­tance sur cette fichue auto­route, il était temps d’arrêter les frais. Dès que j’ai vu le pan­neau qui annon­çait une sor­tie à dix bornes, j’ai vou­lu sai­sir cette chance, et, arri­vé à la bre­telle, je m’y suis enga­gé sans hési­ter.

Au péage, je me suis acquit­té de la contri­bu­tion exi­gée. Plus loin, j’ai contour­né un rond-point pour par­ve­nir sur un pont qui fran­chis­sait l’autoroute. De là, j’apercevais les véhi­cules qui se trou­vaient sur les voies que je venais de quit­ter, fon­çant à toute allure vers le des­tin auquel j’avais échap­pé. Pen­dant un moment, j’ai dou­té. Avais-je bien fait de chan­ger de des­ti­na­tion ? Mon besoin de renou­veau, mau­vais conseiller, m’aurait-il pous­sé à fuir et à com­mettre une erreur ? Ce que je fai­sais ne serait-il pas pire que ce à quoi j’avais renon­cé ?

Tan­dis que je me posais ces ques­tions exis­ten­tielles, j’étais arri­vé à l’aplomb de l’autre direc­tion. Là aus­si, des véhi­cules fon­çaient vers leur ave­nir, mais dans le sens oppo­sé des pré­cé­dents. Les voir s’élancer ain­si droit vers mon ancien pas­sé m’a ras­su­ré. Les doutes qui traî­naient encore dans mon esprit s’évaporèrent comme rosée au soleil et, en sou­riant, j’ai atta­qué le virage pour rejoindre ce flot de cir­cu­la­tion. Le cœur en fête, j’ai sai­si d’un geste allègre le ticket ten­du par le dis­tri­bu­teur et j’ai com­men­cé à faire des cal­culs pour déter­mi­ner com­bien de temps s’écoulerait avant que je par­vienne à l’échangeur où je m’étais trom­pé de direc­tion lorsque j’étais jeune.

Accé­lé­ra­tion virile, je me suis rapi­de­ment retrou­vé sur la voie de gauche du ruban d’asphalte, à la limite de l’excès de vitesse. Enfin… de l’autre côté de la limite. Les trois pre­mières heures, d’une traite, j’ai fait quatre cents bornes. C’est dire que je n’ai pas traî­né en route.

À mesure que je me diri­geais le plus pres­te­ment pos­sible vers mon pas­sé, je sen­tais mon­ter en moi une éner­gie que je croyais assou­pie depuis long­temps. Comme si une seconde jeu­nesse cou­lait dans mes veines, mon ardeur reve­nait à grands pas, et je me sur­pre­nais à ali­gner les kilo­mètres sans res­sen­tir la moindre las­si­tude. Les arbres défi­laient à ma droite, et à ma gauche, les poin­tillés de la ligne dis­con­ti­nue sem­blaient aspi­rés par les roues de mon véhi­cule. Une gri­se­rie crois­sante s’emparait de moi. Sur la voie d’en face, des voi­tures venaient à ma ren­contre avec toute la rage de nos vitesses addi­tion­nées, me croi­saient dans un bref chuin­te­ment et dis­pa­rais­saient vers ce qui avait été mon futur, et qui fai­sait à pré­sent par­tie de mon pas­sé.

J’étais très exci­té. Une seconde chance s’offrait à moi, une pos­si­bi­li­té de recom­men­cer ma vie, de répondre acti­ve­ment à cet inci­pit éter­nel­le­ment lais­sé en sus­pens : « Si c’était à refaire… » Mais cette fois, c’était vrai­ment à refaire, j’allais avoir l’opportunité unique de m’élancer vers la bonne des­ti­na­tion, que j’avais ratée des années aupa­ra­vant à cause d’une regret­table mau­vaise déci­sion ou d’une carte lue à l’envers.

Je n’ai pas levé le pied et je ne me suis pas arrê­té avant d’être par­ve­nu à l’échangeur où j’avais com­mis la grande erreur de mon exis­tence. À nou­veau, je me suis enga­gé sur la bre­telle de sor­tie, avec une émo­tion encore plus intense. Elle fai­sait un ample virage en mon­tant vers une pas­se­relle d’où je pou­vais embras­ser d’un seul regard mon loin­tain pas­sé, le car­re­four où je m’étais trom­pé et la fausse direc­tion prise. J’ai obser­vé ce qu’avait été mon chao­tique che­min, la route par laquelle j’avais pu reve­nir sur mes pas, et le bon sens à don­ner à mon ave­nir. Quelle vue magni­fique !

Nou­velle bar­rière de péage. Curieu­se­ment, la somme deman­dée était bien plus éle­vée que lors de mon demi-tour. Était-ce le prix de la seconde chance ? Une taxe sur les erreurs à répa­rer ? J’étais trop heu­reux de lan­cer mon exis­tence vers la des­ti­na­tion cor­recte pour m’arrêter à de tels détails. J’ai payé, et je me suis rué sur la route que j’aurais dû emprun­ter des années aupa­ra­vant, quand j’étais jeune. Ceci avec une idée fixe : ne plus jamais ralen­tir.

Mais j’avais beau être fébrile et moti­vé, je n’étais pas à l’abri des impé­ra­tifs de la vie, et je com­men­çais à avoir faim. C’est vrai que ça creuse, les émo­tions. J’ai fait une nou­velle halte, dans un self où tout un menu de pos­si­bi­li­tés s’offrait à moi. Je ne savais les­quelles choi­sir. Comme un gosse, je pre­nais, je repo­sais, je chan­geais d’avis pour reve­nir à ma pre­mière idée… La véri­té, c’est que j’avais envie de cro­quer à belles dents toutes les oppor­tu­ni­tés pré­sen­tées par mon retour aux sources. Mordre dans la vie, voi­là ce que je n’avais plus osé faire depuis long­temps. J’ai goû­té à presque tous les plats. Ça m’a coû­té cher et j’ai eu du mal à me lever de table, l’estomac dis­ten­du, mais j’étais pro­vi­soi­re­ment repu, et plus que jamais déter­mi­né à fon­cer.

J’ai fon­cé.

Foin des limi­ta­tions de vitesse, foin de la sécu­ri­té et de la fatigue. J’ai rou­lé, tra­cé, décou­vert ce que je n’avais pas eu l’heur de connaître à mon heure. J’allais, de plus en plus fébri­le­ment, à la ren­contre de mon nou­veau des­tin, au-devant de ce que j’avais lais­sé der­rière moi, autre­fois. À moi les grands espaces !

Les gen­darmes s’y sont mis à deux, pour me faire stop­per. À che­val sur leurs grosses motos et sur les prin­cipes, ils sont appa­rus dans mon rétro­vi­seur, me fai­sant des signes sans équi­voque pour que je range mon véhi­cule sur la bande d’arrêt d’urgence.

Je ne pou­vais pas m’arrêter en si bon che­min ! Arrêt d’urgence, quelle dési­gna­tion stu­pide ! Mon urgence était au contraire que j’aille le plus rapi­de­ment pos­sible. J’avais per­du suf­fi­sam­ment de temps dans l’existence je ne vou­lais pas en lais­ser filer encore plus pour une simple ques­tion de vitesse limite, de radar et de maré­chaus­sée. Je n’avais pour­tant guère le choix et j’ai obtem­pé­ré, l’âme plus sinistre qu’un dis­cours de ministre.

Papiers du véhi­cule… voi­là mon­sieur le gen­darme. Il y en a beau­coup, je sais, toute ma bio­gra­phie, for­cé­ment. Mon véhi­cule, c’est moi-même, dans la vie. Il y a des ratures ? Oui… des hési­ta­tions, des chan­ge­ments d’avis. Je ne devrais pas être ici ? C’est que j’ai fait demi-tour, voyez-vous. Je me suis ren­du compte que je fai­sais fausse route, que ma place n’était pas celle-là… Com­ment ? Elle est là-bas, ma place ? C’est écrit dans les papiers ? Pre­mière mise en cir­cu­la­tion, numé­ro de série, et… que dites-vous ? Pré­des­ti­na­tion ? Non, des­ti­na­tion ! Je ne suis pas d’accord, mon­sieur le gen­darme. J’ai le droit de choi­sir ma direc­tion, et je pré­fère conti­nuer dans celle-ci plu­tôt que de retour­ner là-bas.

Quoi ? M’y rame­ner ? De force ? Trouble à l’ordre public ? Tapage ? Déso­béis­sance à agent ?

Je n’ai pas hési­té : vous pou­vez ajou­ter “délit de fuite”, j’ai crié. Et j’ai encore fon­cé. Tout droit. Très vite. Ils ont sau­té sur leurs engins, démar­ré en trombe, se sont élan­cés der­rière moi… J’ai vu tout ça dans mon rétro, mais ils avaient trop de retard. Ils étaient rétro. Moi, j’ai tra­cé ma route.

Je t’en col­le­rai, des pré­des­ti­na­tions…


Commentaire

Destination — 3 commentaires

  1. Allez Claude, plus qu’une quin­zaine de jours avant de chan­ger de des­ti­na­tion !
    Fonce, p@rtner, pen­dant que je m’occupe de la maré­chaus­sée ! 😉
    Et le délit de fuite te délie­ra du tour actuel.
    J’en suis per­sua­dé, tu le sais.

  2. Tu sais, ce petit fris­son qui court le long de l’échine… celui-là même qu’on res­sent quand on se retrouve en ter­rain connu… ben tu vois quoi…
    MERCI !

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