DesDes lendemains qui déchantent

« Risquer sa vie en voulant améliorer sa santé, c’est tout de même un comble ! » se disait Océane. C’est pour une raison encore plus stupide que Jean-Marc était mort. Un jour d’hiver particulièrement rigoureux, alors que Candice n’avait que six mois, il avait pris le risque de sortir chercher lui-même un bidon de pétrole pour remonter de quelques degrés la température de l’appartement. Bien sûr, c’était avant la tombée de la nuit et le couvre-feu, sinon il n’aurait pas pris un tel risque. Pourtant, il n’était jamais revenu.

À cette époque, il y avait encore quelques magasins ouverts au public. Une vingtaine de minutes après le départ de Jean-Marc, il y avait eu une explosion dans ce qu’on appelait alors un centre commercial, à un kilomètre de chez eux. En entendant la déflagration, Océane avait immédiatement compris, et elle s’était mise à hurler, à hurler à s’en faire péter les cordes vocales. Papy François aussi avait de suite pigé. Blanc comme un linge, il avait serré la jeune femme dans ses bras, très fort, comme pour étouffer le cri sans fin qu’elle poussait.

Huit années s’étaient écoulées. Océane était restée célibataire. Le corps de Jean-Marc n’avait pas pu être formellement identifié, la police ne perdait déjà plus de temps avec ces détails. Pendant quelques semaines, Océane avait espéré, ou imaginé, qu’il était encore en vie, qu’il s’était abrité dans un coin, qu’il était caché, qu’il allait revenir… Et puis, elle s’était résignée. Candice avait grandi, Papy François avait de plus en plus de mal à marcher. Il faudrait qu’il sorte quotidiennement pour faire de l’exercice… C’était désormais impensable.

À ne jamais se rendre à l’extérieur ni voir le soleil, à rester toute la journée assise devant un écran de télétravail, à ne jamais pouvoir faire plus de quelques pas dans l’appartement trop petit malgré l’absence de Jean-Marc, Océane avait vieilli bien plus vite que son âge. Comme la plupart des gens, elle était incapable de marcher plus d’une vingtaine de minutes, de rester debout longtemps, et même sa vue avait baissé, à ne jamais porter plus loin que le mur d’en face ou le bout de la rue.

Désormais, tout, y compris l’école, les rencontres et les achats, s’effectuait à distance. Même l’alimentation, même les vêtements, il fallait tout choisir sur Internet. Les livraisons se faisaient à une date et un horaire aléatoires et toujours différents, afin de prendre le moins de risques possible, et en fourgon blindé. Les chauffeurs de ces véhicules étaient attirés par le salaire très élevé qu’on leur proposait ; malgré tout, peu nombreux étaient ceux qui acceptaient ce poste, et encore moins nombreux ceux qui vivaient longtemps.

Les rendez-vous médicaux restaient une des rares démarches qui ne pouvaient se faire qu’en mettant en présence physiquement le praticien et le malade. Depuis belle lurette, toutefois, aucun toubib ne consultait à domicile. Quelqu’un qui se blessait ou était très souffrant chez lui sans possibilité de se déplacer ne pouvait nourrir aucun espoir de voir un médecin venir à lui.

Océane se préparait pour se rendre à un examen devenu indispensable tant ses poumons étaient pris comme dans un étau et sa respiration sifflante. Par-dessus tout, elle redoutait de transmettre la maladie à son père et à Candice. Elle enfila le gilet pare-balle, une veste de couleur discrète et des chaussures légères. Puis elle embrassa très fort Papy François et Candice, et sortit en évitant de penser à ce qui pourrait arriver.

Le vieil homme la regarda s’éloigner dans la rue en soulevant le coin de l’épais rideau qui les dissimulait. Les murs étaient gris. Désormais, aucun effort n’était fait pour rendre agréables les façades des maisons puisque plus personne ne circulait à l’extérieur. Il soupira en retournant vers son fauteuil. À quatre pattes sur la moquette, sa petite-fille découpait des papiers colorés et collait les morceaux en s’efforçant de réaliser des formes géométriques. Qu’ils se retrouvent en tête à tête était exceptionnel. Le vieil homme n’était pas sorti de l’appartement depuis huit ou neuf mois, et Candice depuis presque deux ans. Heureusement, elle bénéficiait d’une santé solide. Consciente de l’aspect inhabituel de la situation, la fillette délaissa son jeu et vint s’asseoir sur les genoux de papy François.

« Tu ne t’ennuies pas, ma chérie ? »

Candice ne connaissait que cette situation : seule à l’intérieur, toujours. Elle y était habituée et ne se morfondait jamais. Mais le vieil homme avait vécu l’existence d’avant et ne s’était jamais fait à celle-ci.

« Non, mais pourquoi t’es inquiet, papy ?

— Je ne suis pas inquiet !

— Si, ça se voit. »

Évidemment qu’il était anxieux. Malgré son âge, Candice l’avait senti. Elle le connaissait si bien, avec cette promiscuité qui durait depuis si longtemps. Et lui ne pouvait détourner ses pensées de sa fille qui était à l’extérieur. Que pourrait-il faire, et que deviendrait la petite si…

« Papy, comment c’était, quand tu étais un enfant ?

— C’était mieux. Plus simple.

— C’est vrai que tout le monde pouvait jouer dehors ?

— Nous vivions beaucoup en plein air, oui. Ce n’était jamais un problème de sortir.

— Jamais personne ne se faisait tuer ?

— Ça arrivait, bien sûr, mais c’était très rare. Il s’agissait surtout d’accidents.

— Maman dit qu’un soir, quand tu étais jeune, tu as été à un concert, à Paris, et qu’il y a eu des méchants qui sont venus, et qui ont tiré sur tout le monde, et qu’il y a eu plein de morts, mais pas toi. C’est vrai ?

— C’est vrai, oui. J’ai reçu une balle et j’ai eu la chance de m’en sortir, mais l’amie qui m’accompagnait a été tuée. »

Papy François soupira encore. Plus de quarante années étaient passées, mais il ne pouvait évoquer ce vendredi treize sans émotion.

« Maman dit que c’est là tout a commencé.

— Oh, ça avait commencé des années auparavant. Difficile de définir quel événement a été le premier.

— Et après, qu’est-ce qui s’est passé ?

— La peur et les menaces, mais tout ça n’aurait pas duré. Les méchants, comme tu dis, n’étaient pas si nombreux et auraient été vaincus tôt ou tard. Le pire a été surtout…

— Surtout quoi ?

— Il y a eu de mauvais choix. Disons que par peur des hyènes, les gens ont élu un loup, et les choses ont empiré parce que le remède était pire que le mal. Les portes se sont fermées, les portes de maisons, mais aussi celles de l’avenir. Les rues sont devenues grises, des murs ont été construits, il y a eu des tueries, des bombes de plus en plus fréquentes, le couvre-feu, les milices… Ce qui aurait dû être une situation désagréable, mais provisoire, est devenu la norme. Tout ce qui rendait la vie plaisante a été supprimé sous des excuses diverses. Les hyènes ont été plus nombreuses encore, appelant davantage de loups… »

Candice regardait son grand-père, dont les yeux se mouillaient.

« J’entends un bruit ! C’est maman qui revient !

— Pas encore, ma chérie. Il est trop tôt.

— Elle va revenir quand ?

— Bientôt. Ne t’inquiète pas. Elle va revenir… »


Commentaire

Des lendemains qui déchantent — 10 commentaires

  1. Une nouvelle d’anticipation qui fait froid dans le dos.
    Elle est très bien, mais pour la prochaine, dis, t’y mettras un peu plus de gaieté, hein? 😉

    • Je passe généralement pour un mec qui aime rigoler et qui a de l’humour. Mais si je n’étais pas noir de temps en temps, ça serait moins flagrant, non ? °(^_^)°

  2. Pour une fois, je ne saurai dire que j’aime cette histoire, mais je suppose que tu ne l’as pas écrite pour qu’on l’aime.… Mais plutôt pour nous mettre en garde contre le renfermement qu’il pourrait advenir.
    Je pense aussi à ton amour fou pour Paris.

    • En effet, je n’ai rien fait en faveur de la décoration. J’ai même forcé à fond dans le noir.
      Quant à Paris… c’est aussi l’élan de solidarité qu’on voit en ce moment.

  3. Il y a eu de mau­vais choix. Disons que par peur des hyènes, les gens ont élu un loup, et les choses ont empi­ré parce que le remède était pire que le mal.
    Que dire de plus ? Tu as tout dit. Merci de ta lucidité.

  4. Excellente campagne pré-électorale, Claude. Le choix des Français est… tiens, il n’y a pas encore d’adjectif pour qualifier ce que je veux dire. Parfois, le cerveau est pris de ces vertiges…

    • Crucial ?
      Le premier tour est pour dimanche prochain, et le second une semaine plus tard. Même si l’enjeu de ce scrutin n’est pas vital en lui-même, il représente beaucoup pour l’avenir de notre pays. Dans l’Histoire, il y a de très nombreux exemples de situations où le remède a été pire que le mal, les loups plus destructeurs que les hyènes.

  5. Pourvu que cela ne reste que de la fiction…
    Là, oui, j’ai la trouille.
    On n’a pas intérêt à déconner dimanche prochain.
    Et je souhaite que nos compatriotes ouvrent un peu les yeux (et/ou leurs cervelles).

  6. J’aimerais tellement que vous ayez ce qu’on appelle un “choix”…
    Alors qu’en a-t-il été ? sans télé, je n’ai pas suivi…

    • En écrivant cette minifiction, je ne pensais pas seulement à la France. Le fascisme monte un peu partout, Daesh en est d’ailleurs une forme.

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