042-DentPourDentDent pour dent

« Père Francis, père Francis, venez, venez vite !

— Que se passe‐t‐il, Frank ? Je suis occupé, je dois préparer mon prochain sermon.

— Excusez‐moi d’insister, mais c’est important, il est arrivé une chose pas catholique.

— Tu m’en diras tant ! Je te suis, qu’y a‐t‐il ? »

Le père Francis suivit son enfant de chœur jusqu’à l’église.

« Regardez, mon père. Là, dans le confessionnal. Faites attention ! »

En effet, il y avait là une chose pas catholique. C’était un chien. C’est pas catholique, un chien ? Celui‐ci était de race indéterminée, de taille moyenne, au pelage sombre, aux yeux jaunes, aux oreilles tombantes… et aux dents pointues. Ces dents, il les montrait, l’animal, en grondant sourdement, en retroussant les babines, en fronçant le nez… en exprimant une forte agressivité. Le curé recula d’un pas.

« Qu’allons-nous faire, demanda Frank ?

— Euh… je ne sais pas. Il faut évidemment le faire sortir de l’église, ce n’est pas la place d’un chien, et un confessionnal n’est pas une niche. »

Frank attendit. Le prêtre fit avec le bras un geste vif qui allait de l’animal en direction de la sortie, comme s’il voulait ôter de la poussière déposée sur une surface propre. En même temps, il émit un son qui ressemblait à « Pchhhh ! »

Le seul effet fut que le chien gronda un peu plus fort.

« Après tout, reprit le père Francis… il ne nous dérange pas, ce chien. Il finira bien par s’en aller. Allons, Frank, laisse‐le. Il est l’heure de déjeuner, rentre chez toi. »

Le gamin détala et le curé retourna à son sermon, oubliant l’intrus.

Deux heures plus tard, l’incident avait totalement déserté l’esprit du prêtre, qui revint dans l’église. Alors qu’il passait non loin du confessionnal, il entendit un grondement qui lui rafraîchit la mémoire.

« Tu es toujours là, toi ? » demanda‐t‐il inutilement au chien.

Mais l’église n’était pas vide. La vieille Mme Bernard était là. Depuis de nombreuses années, elle venait prier tous les après‐midi, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. En plus, elle se confessait chaque vendredi. « Pour être prête au cas où Dieu me rappellerait », disait‐elle.

On était vendredi, mais le confessionnal était occupé par un chien d’origine inconnue, et Mme Bernard attendait son tour pour y pénétrer.

Le père Francis était gêné. Il n’était pas question de refuser ou même de reporter la confession de cette ouaille, mais il ne savait comment se débarrasser de l’animal, qui était toujours aussi menaçant et denté.

Mme Bernard, tout de noir vêtue depuis la mort de son homme, patientait, le bras gauche passé dans l’anse de son cabas également noir, et le droit tenant fermement sa canne.

« Prenez votre temps, mon père. Je ne sais pas combien il m’en reste, à moi, mais sans doute suffisamment pour aller jusqu’au départ de cette bête. Je l’espère, en tout cas. »

C’est vrai que depuis le temps que le voisinage considérait son trépas imminent et qu’elle tenait quand même le coup, ce serait bien le diable si elle mourait juste avant que le problème soit réglé.

« Je les ai jamais aimées, ces bêtes‐là, continuait la vieille. Prenez un bâton, au lieu de le regarder comme ça. Il partira plus vite, croyez‐moi. »

Le conseil n’aida guère le père Francis, au contraire. Essayant de gagner du temps, il fit un peu de morale à Mme Bernard.

« Malgré son caractère bestial et le danger qu’il représente, ce chien est une créature de Dieu. Il n’est pas question que j’utilise la violence contre lui. Sans compter qu’il pourrait se retourner contre moi et me faire un mauvais sort.

— Pensez donc ! C’est que vous ne les connaissez pas comme je les connais, ces sales bêtes ! Faut leur montrer qui est le maître, et elles n’osent plus se rebiffer. Manquerait plus que ça ! Et pour leur faire comprendre qui commande, rien de tel qu’un bon bâton, je vous le dis. Tenez, je vous prête ma canne…

— Mais, madame Bernard… avez‐vous déjà battu un de ces animaux ?

— Si j’en ai battu ? Dame ! Davantage que vous ne récoltez de sous à la quête. Faut bien se faire obéir, tout de même. D’ailleurs, je le reconnais, celui‐là. Il a mis ses pattes dans mon jardin pas plus tard que la semaine dernière et il a fait connaissance avec ma canne. Tu en veux encore, sale bête ?

— Pourquoi ne m’avez-vous jamais raconté tout ça en confession ?

— Ben… parce qu’en confession je ne vous raconte que mes péchés, tiens ! Faire tâter du bâton à ces bêtes n’en est pas un.

— Mais bien sûr que si, madame Bernard. C’est une créature de Dieu, je vous l’ai déjà dit. Et donc, lui causer du tort volontairement est évidemment un péché. »

Le chien semblait ne pas perdre une miette de cet échange et ne quittait pas des yeux Mme Bernard. À chaque fois que la vieille ouvrait la bouche pour exprimer sa haine des canidés, il retroussait les babines et un léger grondement se faisait entendre, qui prenait du volume dès qu’elle parlait de bâton ou de canne.

« Je vais appeler la gendarmerie, décida finalement le curé. Ils sauront nous débarrasser de ce chien, et surtout ils sont mieux équipés que nous pour le faire. »

Tandis qu’il s’éloignait vers le presbytère et le téléphone, Mme Bernard entra en action.

— Mais nous avons tout l’équipement nécessaire ! Je vais vous montrer. »

Et, brandissant bien haut sa canne, elle avança vers l’animal…

… qui, loin de comprendre qui était le maître, comme Mme Bernard le prétendait, se rua hors du confessionnal. Surprise par sa réaction, elle eut une brève hésitation que le chien mit à profit pour se dresser contre elle, ses deux pattes avant sur ses épaules. La gueule béante, baveuse et dentée à quelques centimètres du nez de la vieille, il aboya et, alors qu’elle était certaine qu’il allait la mordre et la défigurer, il lui lécha le visage et recula sans lui faire le moindre mal. La scène n’avait pas duré trois secondes.

Mme Bernard lâcha sa canne et se figea, bouche bée et mains crispées sur la poitrine. Le père Francis la vit tituber, balancer, et arriva à temps pour la rattraper lorsque ses jambes la trahirent. Il courut à nouveau vers le téléphone, cette fois pour appeler de toute urgence le docteur Vernet. « Elle est seulement évanouie », affirma le praticien. Le prêtre se signa. « Merci, mon Dieu. » Il avait eu si peur que Mme Bernard soit décédée avant qu’il ne résolve le problème du chien.

Le chien, qui était désormais parfaitement calme et ne montrait plus aucune agressivité. Après un dernier geste de la truffe en direction de la vieille étendue sur le sol de l’église, il se dirigea vers la sortie. Avec satisfaction, sembla‐t‐il au père Francis.


Commentaire

Dent pour dent — 3 commentaires

  1. Amusante cette Histoire qui démontre combien les hommes sont souvent stupides et trouillards et combien les animaux savent si bien le démontrer.

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