DedansDedans le jardin

Debout sur le seuil de la hutte, l’homme regardait le décor qui s’offrait à lui. Des parterres de fleurs luxuriants, des allées gravillonnées, des buis sculptés, plusieurs bassins peuplés, les uns de koïs, les autres de sterlets ou de poissons rouges, agrémentés de nénuphars, de papyrus, de jets d’eau, de cascades… Plus loin, un verger proposait des fruits fermes et juteux, partout une pelouse grasse facilitait la balade du promeneur et flattait son pied. Il y avait des arceaux de plantes grimpantes, des massifs multicolores, des bancs étaient disposés pour le repos et des fontaines pour la soif. Un escalier aux larges marches menait à un potager, des haies impeccablement taillées au cordeau délimitaient des coulées et des espaces aux ambiances diverses. Les doux parfums de fleurs, la musique produite par le vent et le vrombissement des insectes qui s’affairaient, le chant des oiseaux dans les frondaisons, les couleurs… tout en cet endroit parfait concourait au bonheur de ceux qui s’y prélasseraient.

Tout cela était l’œuvre de l’homme et de sa compagne. Jour après jour, depuis davantage de temps qu’ils ne savaient compter, ils travaillaient pour faire de ce lieu une courtille paradisiaque, et ils y réussissaient.

Le plus difficile était de conserver le tout dans cet état de perfection. Car là, tout n’était qu’équilibre instable qui ne demandait qu’à se rompre au moindre coup de vent, à la moindre intrusion, au plus petit incident. Un battement d’aile de papillon pouvait ruiner toute la beauté de ce fragile jardin.

Tandis que l’homme se préparait à la journée de labeur qui l’attendait et réfléchissait déjà à ce qu’ils allaient devoir effectuer, sa compagne le rejoignit. Elle aussi balaya du regard les massifs et jaugea des tâches à accomplir. Ils prirent juste le temps d’avaler quelques fruits, puis ils se dirigèrent vers la cahute où étaient rangés les outils et instruments. Sans se consulter, car ils avaient une longue habitude du travail de concert, ils saisirent, l’un une bêche, l’autre une serpe, et ils se mirent à l’ouvrage.

La veille, ils avaient énormément discuté de leurs difficiles conditions de turbin, et ils étaient décidés à faire changer les choses. Ils étaient résolus à en parler au patron le jour même.

Toutefois, le boss ne viendrait pas avant la fin de la journée, pour inspecter le boulot accompli. En attendant, les jardiniers avaient bien du pain sur la planche.

Cela signifiait de nombreuses heures d’un travail harassant. Pour débuter, ils arrachèrent les mauvaises herbes. Ils l’avaient déjà fait la veille, ainsi que l’avant-veille et chacun des jours précédents, mais elles semblaient se reconstituer pendant la nuit, car chaque jour, il fallait recommencer. La femme se demandait fréquemment pourquoi ces herbes étaient qualifiées de mauvaises et pas les autres, et pourquoi il fallait, avec la fatigue que cela entraînait, se débarrasser des unes, mais pas des autres. Elles lui paraissaient toutes aussi épuisantes à entretenir, et donc toutes aussi nuisibles. Quoi qu’il en soit, il fallait en passer par là : faire du tri, séparer le bon grain de l’ivraie, penché en avant dos cassé, ou accroupi cuisses douloureuses, et tirer, couper, scier si nécessaire, en prenant garde aux épines et échardes qui parvenaient tout de même à griffer et déchirer ses bras.

Pendant ce temps, l’homme s’occupait du verger. Il ramassait les fruits qui avaient chu et commençaient à pourrir au sol, il tenta d’éloigner quelques insectes et subit plusieurs piqûres, il dut aussi faire attention à des animaux plus dangereux, tel un serpent qui dardait sa langue et rampait entre les pommiers.

La journée était déjà bien avancée. Ils purent prendre juste quelques instants de répit, le temps de croquer trois ou quatre goldens parmi les moins belles, et se remirent au travail. L’homme fit des dizaines d’aller-retour avec des arrosoirs pour amener l’eau nécessaire aux fleurs des différents parterres. Il lui semblait que ses bras, rapidement douloureux, s’allongeaient sous le poids des récipients. Pendant ce temps, sa compagne s’occupait des bassins, traitait les algues, nourrissait les poissons, nettoyait les filtres, ôtait les feuilles mortes, brossait les statues aux alentours. Ils durent également tailler quelques haies dont des branches folles s’enhardissaient à se développer de manière anarchique, et à tondre la pelouse d’un vert parfait, et vérifier la bonne santé des vignes, qui étaient sensibles à certaines maladies.

La fin de la journée approchait enfin. L’homme et la femme, rompus de fatigue, les yeux hagards, se massaient mutuellement le dos. Le jardin avait comme toujours son bel aspect, mais le lendemain, tout devrait recommencer.

Le patron arriva et parut satisfait de l’état des lieux. Il leur sourit.

L’homme prit son courage à deux mains, bien qu’elles fussent douloureuses, et déclara :

« Maître… Nous n’en pouvons plus. Le boulot ici est très dur. Bien trop. Et nous le faisons depuis si longtemps que nous sommes usés, épuisés. »

Le boss les dévisagea, incrédule.

« Vous avez la chance de travailler dans un jardin extraordinaire, que voulez-vous de plus ? De nombreux jardiniers aimeraient être à votre place !

— Ben… On leur laisse. », répliqua la femme.

« Je crains de ne pas comprendre.

— On part. On démissionne. On va essayer de trouver un boulot moins dur en ville.

— Mais… qui va arracher mes mauvaises herbes demain ? Qui va nettoyer les fruits pourris, qui va arroser, qui va… ?

— Faites-le vous-même, vous verrez, c’est passionnant.

— Moi ? Pas question ! Et d’abord, vous ne démissionnez pas, je vous vire ! Je vous chasse de mon jardin ! Allez, fichez moi le camp de là, et plus vite que ça ! Mais je vous préviens, j’ai des relations, moi, je vais parler de vous, et je peux vous assurer qu’à partir de maintenant, vous allez en baver. Vous n’êtes pas près de retrouver du boulot, c’est moi qui vous le dis. Vous croyez que c’est dur, le jardinage ? Attendez, vous allez voir… »

Ils s’éloignèrent, brusquement incertains.

« J’aurais bien emporté quelque chose à manger.

— J’y ai pensé, t’inquiète pas. Regarde, j’ai pris des fruits du pêcher. »


Commentaire

Dedans le jardin — 6 commentaires

  1. Pomme pomme pomme pomme !
    Que néni ! Eul jardin, l’était pas dur à entretenir ! Une paire de feignasses, oui ! Ouste ! Du balai ! A l’usine ! Non mais…
    Je te me leur en ferai voir, à ceusses là. J’en bous.
    Claudius Pleindastuss, je ne savais pas que tu abritais des gensses pareil.
    On va être dans la mouise, si ça continue.

    Voilà. C’est tout ce que j’ai à dire. ET autre chose aussi que je peux pas dire sinon je l’aurais dit. Aussi.

    Jésus.

    • Ce qui est intéressant, c’est que nulle part dans les Écritures, on ne précise qu’il s’agit d’une pomme. Alors, je me suis interrogé. Pourquoi Ève n’aurait-elle pas plutôt été tentée par une banane ? 😳 Je m’égare, pardon…

    • Quand on n’a pas la vocation pour le jardinage, même un pot de fleur est trop grand. C’est le cas pour moi ! 😀

  2. Comme je les comprends… je n’ai absolument pas la main verte ! Notre petit jardin de rien du tout n’est absolument pas entretenu, c’est la faute aux mauvaises herbes 😛 et puis un jardin sauvage, ça attire plus les bêbêtes 😉

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