Décombres"Décombres

J’ouvre brus­que­ment les yeux en pleine nuit. En trem­blant. Je sens sous moi les draps mouillés et chauds. Je veux me lever, mais l’obscurité est totale, je ne vois rien du tout. Et puis, sur­tout, j’ai peur…

Une trouille monu­men­tale, qui m’envahit, qui me donne envie de hur­ler, sauf que j’ai aus­si peur de crier, parce que je ne sais pas où je suis ni ce que je risque d’attirer en fai­sant du bruit. J’ai un mot dans la tête, qui revient en boucle : échelle.

J’ai dû me ren­dor­mir, puisque je suis réveillé en sur­saut par une femme qui est entrée sans crier gare. Sur le moment, je pense que c’est ma mère, mais ma mère n’a jamais por­té de blouse blanche. Je ne com­prends pas ce qu’elle me dit, mon crâne est comme plein de cafards. Je me lève avec l’aide de cette femme, dif­fi­ci­le­ment, et elle découvre l’état de mon lit. Je file aux toi­lettes à petits pas incer­tains. En pleu­rant comme un gosse.

Ma chambre donne sur un cou­loir. Au bout du cou­loir, il y a un esca­lier. Est-ce cela qui me fait pen­ser à une échelle ? Ce mot est tou­jours là, à la lisière de ma conscience. Hier, à la fille qui m’apporte un goû­ter chaque après-midi, j’ai dit « Échelle. » Elle a sou­ri, et je me suis repris. « Par­don, je vou­lais dire “mer­ci”. » Je me trompe sou­vent de mots, en ce moment. Ce doit être la fatigue.

Je suis sor­ti de ma chambre, je ne sais pas pour­quoi. Je crois que j’ai sui­vi une impul­sion, je n’ai pas réflé­chi. J’ai ouvert, je me suis retrou­vé dans le cou­loir. J’avance len­te­ment. Der­rière moi, ça claque, à cause du cou­rant d’air peut-être. Je sur­saute, je me retourne… Toutes les portes se res­semblent. Bien sûr, il y a des numé­ros, des­sus. Mais je ne connais pas celui de la mienne. Je marche quand même jusqu’au bout du cor­ri­dor, avec la peur au ventre, car je ne sais pas ce qui m’attend là-bas. Je ne me sou­viens pas être allé aus­si loin à pied dans ma vie. C’est l’heure du repas. Une dame me prend par un bras et m’accompagne au réfec­toire. Je m’assieds à ma place, avec les quatre voi­sins habi­tuels. Ils ne sont que trois. L’autre, on nous dit qu’il ne revien­dra pas.

Il y a quelques jours, un homme et une femme m’ont ren­du visite. Ils m’ont embras­sé. J’ai vu qu’ils plis­saient un peu le nez en appro­chant, j’ai pas com­pris pour­quoi. Sans doute un tic. Je crois que je les ai déjà vus, sauf que je ne sais plus où. Le gar­çon par­lait, par­lait… Il disait qu’il était content de me trou­ver en forme, que bien­tôt, si je pre­nais mon trai­te­ment, je pour­rais recom­men­cer à gam­ba­der comme un cabri, qu’il vien­drait me cher­cher de temps en temps pour aller avec lui je ne sais où… J’ai deman­dé : « Vous êtes qui, mon­sieur ? » Il s’est brus­que­ment arrê­té de par­ler. Ça fai­sait drôle, ce calme, tout d’un coup. Il m’a regar­dé, puis il a regar­dé la femme assise à quelques pas, sur mon lit, et il a affir­mé « Mais je suis Oli­vier, ton fils. » J’ai réflé­chi. Je n’ai pas de fils, j’en suis sûr. Ça l’a mis en colère, je crois, que je lui dise ça, parce qu’il a fron­cé les sour­cils.

Il est reve­nu le len­de­main. « Tu ne te sou­viens vrai­ment pas de moi, papa ? » S’il n’avait pas pro­non­cé le der­nier mot, j’aurais peut-être cher­ché dans ma mémoire si je l’avais déjà ren­con­tré. Mais qu’il m’appelle comme ça, ça m’a fichu en rogne. Pour qui il se prend, celui-là ? S’il s’imagine qu’il peut me faire dou­ter, il peut se grat­ter. Je le sais bien, quand même, que je n’ai jamais eu d’enfant.

Ils sont tous contre moi. Ils conspirent. Ils m’ont dit que je suis tom­bé, chez moi, mais qui m’a pous­sé ? Com­ment ont-ils fait pour entrer ? Com­bien étaient-ils ? Ils ont fait ça pour me prendre ma mai­son.

Je veux m’en aller, mais le mur est trop haut. Il me fau­drait… une échelle ?

Je sais que j’ai fait des choses, autre­fois, cepen­dant je ne sais plus quoi. J’ai oublié, à cause de toutes ces drogues qu’on me force à ava­ler.

Ce matin, un autre type vient me voir. Un vieux, avec une canne pour mar­cher. « Tu te sou­viens de moi, Jojo ! » Il ne demande pas, il affirme. « On a bos­sé ensemble chez Des­mou­lin. Je suis Jacques Rochi­lot, Jac­quot, qu’on m’appelait. Je tri­mais sur l’emboutisseuse. »

Il m’énerve, ce mec. J’ai jamais été dans cette socié­té, moi. Mon métier, c’était… je tra­vaillais dans… Dans une mai­son comme il faut. L’autre conti­nue : « Toi, tu fai­sais les sché­mas des pièces. Y en avait pas deux comme toi, pour les plans à l’échelle… » Je me mets debout aus­si vite que je peux et je lui dis de par­tir, de déga­ger de là ! Ça venait de ça, cette his­toire d’échelle ? C’est pour ça que j’ai tout le temps ce mot en tête ?

Je me sou­viens vague­ment d’une planche à des­sin. Je me revois vivre avec une femme et… oui, un enfant. Un gar­çon. Est-ce lui qui est venu me rendre visite ? Com­ment a-t-il dit qu’il s’appelle ? Chaque jour, je le regar­dais gran­dir. Je guet­tais ses pro­grès, ce qu’il ne savait pas faire la veille et qu’il savait, ce jour. Je réa­lise vague­ment que je fais l’inverse. J’ai oublié com­ment faire cer­taines choses que je savais encore il y a peu.

Est-ce vrai­ment ce qui est en train d’arriver ? Ou est-ce un truc que les autres essaient de me faire croire ? Ils sont tous contre moi…


Commentaire

Décombres — 6 commentaires

    • C’est vrai que si c’est “mini”, ce n’est pas “fic­tion”. C’est plus ou moins l’état vers lequel se dirige mon père à grands pas. 🙁

  1. Triste réa­li­té pour cer­taines per­sonnes… peut-être nous dans 10, 20 ou 30 ans… la mémoire qui flanche, qui oublie, qui zappe, qui construit un autre pas­sé, une autre réa­li­té. C’est très dif­fi­cile pour la famille, les proches de ces mal­heu­reux. Pour eux aus­si c’est dif­fi­cile, même si on nous dit qu’ils n’ont pas conscience, qu’ils ne souffrent pas… lorsque des sou­ve­nirs se rap­pellent à eux, je n’ose ima­gi­ner ce qu’ils doivent endu­rer : un com­bat contre eux mêmes, tiraillé par 1000 ques­tions qu’ils oublie­ront le len­de­main…

    • Je suis cer­tain que ces vieux qui “partent en vrille” en ont conscience ! Il suf­fit de par­ler un peu avec l’un d’eux pour se rendre compte que, même s’il y a des mélanges, tout est là, et la souf­france aus­si, de se sen­tir aus­si impuis­sant devant la ruine.

  2. ” Par­tir en vrille”… Len­te­ment peut-être, mais sûre­ment. Mer­ci Claude, c’est si bien énon­cé qu’il me semble y arri­ver, petit à petit… Juste le temps d’écrire encore un peu, un tout petit peu…
    J’ai connu de la famille, des amis, qui sont “par­tis en vrille”, mais que l’on pou­vait “rame­ner au jour” l’espace d’un ins­tant, où une luci­di­té éton­nante refai­sait sur­face…
    Mer­ci pour ce texte, Claude, qui nous met face à des prises de consciences qui ne peuvent être que béné­fiques.
    Ami­tié à toi, tou­jours.

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