DeDe justesse

Gauthier n’avait pas obtenu son permis de conduire depuis très longtemps. Est-ce que ce détail joua en sa faveur ou en sa défaveur lors de l’incident qui aurait pu être un accident ? D’un côté, son manque de maturité dans l’art du pilotage l’incitait sans doute à davantage de prudence qu’un conducteur averti, qui se laisse parfois aller à une coupable désinvolture. D’un autre côté, il est certain qu’un chauffeur aguerri est plus à même de garder son sang-froid, de se comporter de manière efficace et d’avoir le réflexe adéquat.

Gauthier avait acquis son automobile depuis moins d’un mois. Il s’agissait d’une Renault 4L qui avait presque vingt ans, mais qui était tout à fait suffisante pour ses besoins, et surtout dont le prix avait convenu à sa maigre bourse. Il l’utilisait pour se rendre à son travail de magasinier dans une entreprise d’ameublement et en revenir. Accessoirement, il s’en servait pour faire quelques courses, sortir avec des copains, et depuis peu pour rendre visite à une certaine Emmeline.

C’est justement chez elle qu’il allait le jour où il rencontra la fillette.

Les quelques kilomètres de route entre les deux petites villes sinuaient tranquillement dans la campagne, parmi des champs de maïs traversés par les longs irrigateurs, des immenses prés occupés par des vaches indolentes, et des collines vallonnées. Car on était en été, et la nature avait mis les bouchées doubles pour distraire l’attention de Gauthier. Elle avait même planté l’éblouissant soleil en face, lors de la traversée d’un village, juste à la sortie d’un virage donnant sur la place centrale.

Là, au beau milieu de la rue, il y avait la fillette.

Elle était assise sur un tricycle rouge, ses petites jambes tendues jusqu’aux pédales solidaires de la roue avant. Elle arrivait de la droite. À quelques pas derrière elle, il y avait un monsieur d’un certain âge, sans doute son grand-père, les yeux agrandis par l’effroi, la bouche ouverte, car il criait certainement. De l’autre côté, devant sa porte, une vieille appuyée sur une canne.

Gauthier vit tout cela en une fraction de seconde, sans en être vraiment conscient. Il avait l’impression d’être dans une scène au ralenti, et pourtant tout se passa très vite.

Il écrasa la pédale du frein. Gauthier distinguait le visage de la gamine qui, à l’évidence, ne réalisait pas le danger, car rien en elle n’exprimait la moindre crainte. L’homme, par contre, s’élançait déjà vers elle, même s’il ne pouvait la rejoindre à temps.

Gauthier comprit que sa voiture ne s’arrêterait pas assez vite, et qu’il allait percuter la fillette. Elle devait peser moins de quinze kilogrammes et si cela se produisait, elle n’aurait aucune chance de survie.

Gauthier, sans réfléchir, donna un brusque coup de volant à gauche. Il évita la petite de justesse. Sa voiture franchit la ligne continue, traversa la voie opposée, heureusement déserte, et poursuivit en direction du mur d’une habitation. Le véhicule acheva sa course, miraculeusement, à quelques centimètres de l’obstacle.

Gauthier tremblait de tous ses membres. Ses mains lâchèrent le volant et tombèrent sur ses genoux. Il poussa un profond soupir puis, de toute la force de ses poumons, un cri de terreur rétrospective. Il sortit du véhicule qui avait calé et se retourna.

La rue était vide.

 « Petite ! Petite ? Monsieur ? »

Où étaient-ils passés ? Eux aussi devaient avoir eu très peur, surtout le grand-père. Pourquoi avaient-ils disparu si vite ? Gauthier regarda autour de lui, il n’y avait que la vieille.

« Madame, ils sont partis vers où ?

— Qui ça, mon gars ?

— Mais… le monsieur et la petite fille qui étaient là, j’ai failli la renverser !

— Mais qu’est-ce tu racontes, toi ? T’es ivre, c’est ça, que t’arrive plus à conduire droit ? Tu vois ben qu’y a personne. »

Gauthier tituba. Que se passait-il ? La seule trace de l’incident était la marque de ses pneus sur la chaussée. Il s’épongea le front, retourna dans sa 4L. Il tremblait encore. Il parvint à démarrer et repartit vers Emmeline. Il s’en souviendrait, de ce jour et de ce village !

Pourtant, il ne s’en souvint pas. Le temps efface tout, surtout ce qui se produit quand on est jeune. Le temps et les bras d’Emmeline le firent douter, pour commencer, de ce qui était arrivé, et dont il ne restait aucune trace, afin qu’il soit certain que cela avait eu lieu. Ensuite, il eut autre chose à faire que de se souvenir de sa première bagnole. Il épousa Emmeline et la vie de Gauthier entra dans une autre étape et un autre rythme, bien plus rapide.

Le travail, le logement, les impôts, les vacances, le loyer, les transports, les mutations, le métro, les enfants, les taxes, le chômage, les déménagements, les enfants qui grandissent, les boulots encore, les voitures, les frais, les maladies, les jeunes, les vieux, les manifs, les joies, les adolescents, les voyages, les élections, la malbouffe, le froid, le chaud, les enfants qui partent, l’âge, les douleurs, le temps, les petits-enfants, le travail qui s’arrête, enfin, et la retraite…

Gauthier et Emmeline étaient revenus dans la région de leur jeunesse, dans un petit village qu’ils avaient oublié, depuis tout ce temps et ces kilomètres. Ils y coulaient des jours paisibles, se regardant mutuellement vieillir avec tendresse. Et de temps en temps, ils recevaient leurs enfants et leurs petits-enfants avec un bonheur que rien ne pouvait égaler.

Gauthier était sorti avec Solaine, la dernière de la famille, qui adorait pédaler sur son magnifique tricycle rouge qu’il lui avait lui-même offert. À trois ans, la fillette n’était évidemment pas le moins du monde consciente des dangers tapis dans les rues. Enfourchant son bolide, elle échappa à la main de son grand-père et s’élança sur la route, non loin de la place centrale.

À ce moment-là, il y eut un bruit de moteur. Gauthier comprit ce qui allait se produire, mais il était trop paniqué pour pouvoir émettre un son. Une voiture surgit, fonçant droit sur Solaine. Bêtement, car le cerveau réagit étrangement en cas de stress, Gauthier se dit que c’était une 4L de la même couleur que celle qu’il avait possédée il y a si longtemps…

Les yeux du conducteur s’agrandirent d’effroi. Il freina, en vain. Alors que Gauthier s’élançait en criant et en pensant que rien ne pouvait plus sauver Solaine, le chauffeur donna un violent coup de volant à gauche, le véhicule évita la gamine de justesse, traversa la rue et s’arrêta miraculeusement à quelques centimètres d’un mur.

Gauthier prit sa petite fille dans ses bras, la serra très fort en tremblant de tous ses membres. Puis il la reposa et poussa un cri pour évacuer la terreur qui l’étouffait.

« Qu’est-ce que tu as, papy ? » demanda la gamine.

« J’ai eu si peur que cette voiture te percute, ma chérie !

— Quelle voiture ?

— Mais… celle qui t’a foncé dessus, celle qui est… »

Gauthier se tut brusquement. Il s’était tourné, bras tendu, vers l’endroit où le véhicule avait fini sa course, mais il n’y avait rien. Pas même une trace de freinage.


Commentaire

De justesse — 6 commentaires

  1. Mon commentaire risque de ne pas exister.
    Sauf s’il existe.
    Auquel cas, il n’existerait pas.
    Mais s’il existe alors il n’existe pas.
    En revanche, s’il n’existe pas, pouvez-vous me dire ce que vous lisez ?
    Donc, il existe mais comme ce n’est pas un commentaire, il n’existe pas.

    Vous lisez ?

    Ouais ? Ben, moi, je vais aller me coucher avec un suppositoire effervescent, histoire de buller un peu.

  2. Wopétard ! Des comme ça, j’en suis dingue ! T’as envoyé du lourd, là.
    On se croirait dans cette série télé que j’aimais tant, quand j’étais minot. La cinquième dimension ? C’est ça ?
    Excellente !
    Vraiment.

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