DavidDavid Croquette

David et Will avaient chevauché pendant des heures à travers les terres arides du Grand Ouest, respirant la poussière de la piste sous un soleil de plomb. Pour les chevaux exténués, ils avaient trouvé un bout de pâturage qui résistait à la sécheresse, ainsi qu’un minuscule ruisseau qui se perdait dans la rocaille. Il les avait désaltérés et sans doute sauvés de la déshydratation. Le vent encore chaud qui avait balayé la contrée durant la journée n’allait pas tarder à fraîchir, toutefois il ne cesserait pas de souffler sur les cactus qui dardaient leurs épines. David avait réussi à prendre un lapin, qu’ils comptaient se partager au bivouac. Pendant que Will allumait un feu de bois mort, seule denrée abondante dans le coin, il entreprit d’ouvrir l’animal et de le vider.

Ils parlaient peu, sachant par expérience que les mots inutiles étaient autant de forces perdues. La nuit était tombée quand ils purent commencer à se restaurer. Le lapin était un peu cramé par les flammes, mais les deux trappeurs ne se plaignaient pas. L’un et l’autre avaient connu trop de bivouacs sans rien à se mettre sous la dent pour renâcler devant une viande trop cuite.

Alors que Will empoignait à pleine main un os chargé de chair noircie et qu’il le portait à sa bouche, David lui dit :

« Ne bouge pas. Il y a trois crotaux derrière toi.

— Trois quoi ?

— Ou trois crotales, je sais plus. J’arrive… »

Il tira de sa ceinture un long couteau, le tint entre ses dents pour avoir les mains libres et se mit à ramper en direction de son compagnon. Brusquement, d’un geste si vif que l’œil avait peine à le saisir, il trancha les têtes de deux des reptiles tandis que Will, dardant également son poignard, fit de même avec le dernier.

« Merci », dit-il simplement.

David haussa les épaules avec modestie et reprit son morceau de lapin. Ce soir, il avait sauvé la vie de Will. Demain, ce serait peut-être le contraire. L’existence était si rude et si précaire dans l’Ouest…

Plus tard, devant le feu mourant et des cafés bien forts, l’un prit une guitare, l’autre un harmonica, et quelques mélodies country propres à ces contrées s’élevèrent vers les étoiles qui tremblotaient au firmament comme autant de lucioles sur orbite.

Tandis qu’ils s’apprêtaient à dormir, il y eut un bruit et du mouvement à quelques mètres. Avec un bel ensemble, les trappeurs saisirent leurs fusils, qu’ils gardaient toujours auprès d’eux, et les dirigèrent vers le danger potentiel.

Alors, sortant de l’obscurité, un homme et une femme apparurent dans la faible lumière des braises. Le garçon leva une main en signe de paix, cependant les autres gardèrent leurs armes pointées vers le couple.

« Bonsoir, les gars. Je m’appelle Dan et voici Jane. On a été attaqués par des Indiens il y a deux jours. On a pu leur échapper par miracle, mais nos chevaux ont été blessés et l’on a été obligés de les abandonner. On a réussi à trouver quelques racines pour manger, mais on n’a rien bu depuis ce matin. On est épuisés. Vous pouvez nous aider ? »

David et Will ne baissèrent pas leurs winchesters. Ces deux-là avaient l’air inoffensifs, mais dans le Far West, la prudence est synonyme de survie. Il n’était pas question de leur faire confiance d’entrée.

Et puis… il y avait autre chose. Jane. Les trappeurs l’étudiaient de la tête aux pieds. Elle était brune et pas très grande. Elle gardait les yeux baissés, toutefois on les devinait sombres et vifs malgré l’épuisement qui écrasait la fille. Après quelques instants, David fut le premier à parler :

« C’est pas conseillé de se promener sans arme par ici.

— On n’a pas choisi, sinon…

— Évidemment. Mais tu prends vraiment beaucoup de risques, d’entraîner ta femme dans une histoire comme ça.

— C’est pas ma femme, c’est ma sœur. »

Imperceptiblement, les fusils s’abaissèrent légèrement. Les trappeurs échangèrent un regard.

« C’est ta sœur ? », demanda inutilement Will.

La fille releva enfin la tête et les toisa. Ses yeux étaient splendides.

« Alors, vous voulez bien nous aider ?

— Je crois qu’on va pouvoir faire quelque chose, oui… »

David fit signe à Jane de venir s’installer entre Will et lui. Elle obtempéra, n’ayant guère le choix, tandis que Dan s’assit de l’autre côté du feu. Les trappeurs proposèrent à la fille un bon morceau du lapin, qu’ils avaient gardé pour le lendemain, mais qu’ils trouvaient plus judicieux de lui offrir. Son frère dut se contenter de quelques restes maigres.

David se pencha vers Jane.

« Il y a longtemps qu’on n’a pas vu une femme aussi ravissante que toi dans le coin », lui susurra-t-il.

« En fait, il y a longtemps qu’on n’a pas vu de femme », précisa Will en dévorant des yeux celle qui se tenait près d’eux.

« Tu as raison. Surtout d’aussi près. »

David tendit la main vers les boucles brunes de Jane… C’est exactement à ce moment-là qu’un grand cri retentit.

« Hé ! Ho ! Qu’est-ce que vous êtes en train de faire, là ? David, c’est quoi, cette peluche massacrée ? C’est le lapin que t’a offert mamie ? C’est malin, tu as semé de la bourre partout, nettoie ces cochonneries tout de suite. Et aussi ces bouts de ficelle coupés, plus vite que ça. Pendant ce temps, William, remets les chevaux de bois et les instruments de musique dans le placard.

— Oui p’pa…

— Et… mais je rêve ! Vous avez joué avec les allumettes ? Et avec des couteaux ? Pas de dessert ce soir ! Pour aucun de vous quatre. Daniel, ramène tout ça immédiatement à la cuisine.

— D’accord, tonton.

— Jeanne, va remettre ces deux tasseaux de bois près de mon établi, ils n’ont rien à faire ici. Vous ne pouvez pas jouer tranquillement, sans tout déranger ? De mon temps, on avait plus d’imagination, je vous assure… »


Commentaire

David Croquette — 8 commentaires

  1. N’est-ce pas tout à la fin du récit que l’on entre dans le rêve? Parce que tu sais, Claude, moi, j’y étais dans le grand Ouest !!! Hi!

  2. La toute dernière phrase est géniale. Mais tout est bon. Je me suis (trop peu) baladé dans le désert avec des yeux émerveillés et le retour fut douloureux.
    Encore bravo. Je suis accro.
    🙄

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