SONY DSCAprès l’heure, c’est plus l’heure

C’est en pre­nant sa douche comme tous les soirs qu’Adrien aper­çut la petite tache rec­tan­gu­laire bleu­tée. Elle était à l’arrière de sa hanche gauche, à la nais­sance de la fesse. Il ne se rap­pe­lait même pas à la suite de quelle contor­sion il l’avait décou­verte. Bien sûr, il frot­ta à s’en faire rou­gir la peau pour l’ôter, mais en vain. Il ces­sa pro­vi­soi­re­ment d’y pen­ser.

Une semaine plus tard, tou­jours pen­dant ses ablu­tions du soir, il véri­fia si la trace avait dis­pa­ru, mais elle était encore là. Tout nu devant la grande glace, il se tor­dit pour confir­mer ce qu’il savait déjà : une sorte de salis­sure pas­tel ornait son flanc. Mais, si tenace soit-elle, com­ment pou­vait-elle être encore là après plu­sieurs jours ? Se vrillant en tous sens, il ten­ta de mieux dis­tin­guer de quoi il s’agissait, mais il n’y par­vint évi­dem­ment pas. Elle se trou­vait à un des recoins du corps que tout un cha­cun peut voir, sauf l’occupant du corps, ce qui ren­dait sa pré­sence encore plus cris­pante. Il deman­da de l’aide à Kate­rine.

Bien sûr, elle com­men­ça par se moquer d’Adrien. Celui-ci dut recon­naître que la situa­tion était assez cocasse. Il avait une trace récal­ci­trante à un endroit où il ne pou­vait pas appro­cher les yeux ni appro­cher l’endroit de ses yeux. Et puis, faire un drame d’une minus­cule imper­fec­tion que nul n’avait repé­rée jusque-là ni ne ver­rait jamais était un peu ridi­cule. Kate­rine elle-même n’avait pas remar­qué la petite tache, alors qu’elle était bien pla­cée, encore mieux qu’Adrien, pour la décou­vrir.

De bonne grâce, la jeune femme s’agenouilla, imi­tant par jeu, à grand ren­fort de révé­rences, la serve s’inclinant devant son maître.

« En effet, dit-elle, il y a comme une petite marque sur ta peau.

— Tu peux l’effacer ?

— Je vais essayer. »

Elle frot­ta jusqu’à faire gémir Adrien, sans plus de suc­cès que lui. Puis, appro­chant davan­tage encore, elle ajou­ta :

« C’est bizarre… Avec ta peau rou­gie, ça res­sort mieux, et j’ai l’impression qu’il y a des mots écrits, mais c’est vrai­ment très petit.

— Quels mots ? »

Kate­rine dut aller cher­cher une loupe, qui lui per­mit de déchif­frer l’inscription.

« À uti­li­ser avant le 04/10/14. »

Elle écla­ta de rire.

« Tu as une date de péremp­tion, comme un fro­mage ! »

Elle trou­vait la chose très drôle. Adrien était moins amu­sé.

« Ne t’inquiète pas, mon ché­ri. Je suis sûre que tu seras encore bon après. En tout cas, moi, je conti­nue­rai à consom­mer ! »

Mal­gré l’hilarité de sa com­pagne, le jeune homme ne par­ve­nait pas à prendre la chose avec autant de déta­che­ment qu’elle.

« Et toi alors, tu n’as pas de marque iden­tique ?

— Cherche donc… »

Et elle lui offrit avec com­plai­sance sa hanche, dans un geste qui invi­tait à aller plus loin. Mais Adrien ne son­geait pas, pour l’instant, à des ébats plus pous­sés. Ne voyant rien sur le flanc de son amie, il pour­sui­vit ses recherches, aux­quelles elle se plia volon­tiers, cer­taine qu’il fini­rait par se las­ser et par abor­der la situa­tion d’une tout autre manière.

C’est un peu plus bas que l’omoplate droite de Kate­rine qu’Adrien repé­ra la trace pas­tel.

« Est-ce qu’elle indique aus­si une date, deman­da-t-elle ?

— Où est la loupe ?

— Ici. »

Adrien se pen­cha…

« À uti­li­ser avant le 11/10/14.

— Super ! Je vais durer plus long­temps que toi de sept jours ! »

Et Kate­rine se remit à rire. C’est pré­ci­sé­ment cela qui avait séduit Adrien lorsqu’ils s’étaient ren­con­trés : quoi qu’il arrive, la jeune femme res­tait opti­miste, répon­dant par sa gaie­té à tous les coups que le sort ten­tait de lui asse­ner. Empor­té par cette vague de bonne humeur, il ces­sa de s’inquiéter de ces ins­crip­tions, de leur pro­ve­nance et de leur signi­fi­ca­tion.

Le soir du trois octobre, Kate­rine se jeta sur Adrien avec des inten­tions sans ambi­guï­té.

« Tu sais que c’est le der­nier jour ? Demain, tu seras péri­mé, alors je n’ai pas l’intention de lais­ser tom­ber la der­nière occa­sion de pas­ser un bon moment ! »

Et comme tou­jours, elle rit, tan­dis qu’Adrien répon­dait à ses attentes…

Le len­de­main, Kate­rine fut réveillée par un sif­fle­ment régu­lier. Elle ouvrit les yeux, mais dans l’obscurité de la chambre, elle ne vit rien d’autre que l’horloge lumi­neuse qui indi­quait qu’il était encore très tôt. Tou­te­fois, elle se ren­dit compte que le bruit qui l’avait tirée de son repos était la res­pi­ra­tion d’Adrien. Elle le pous­sa dou­ce­ment d’abord, puis plus fort, afin qu’il change de posi­tion. Il finit par s’animer, bou­gea, fit entendre un gémis­se­ment, puis il deman­da :

« Que se passe-t-il ? »

Kate­rine fré­mit. La voix de son com­pa­gnon était faible et che­vro­tante, comme usée. Sai­sie de crainte, elle cher­cha à tâtons l’interrupteur de sa lampe de che­vet, le trou­va et pres­sa le bou­ton avant de se retour­ner vers Adrien.

Elle hur­la.

Près d’elle, dans le lit qu’ils par­ta­geaient, il y avait un vieil homme. Les rares che­veux qui ornaient encore son crâne à la peau par­che­mi­née étaient blancs. Sa bouche éden­tée était déli­mi­tée par des lèvres sèches et plis­sées. Des rides par dizaines cou­vraient son visage et des­cen­daient jusqu’à un cou déchar­né. Aux coins de ses yeux rou­gis per­laient des gouttes lar­moyantes… Mais ce qui emplit d’effroi et de panique le cœur de Kate­rine, c’est que dans ce faciès de vieillard, elle recon­nais­sait les traits d’Adrien. Adrien, qui, pas­sée la date fati­dique, était deve­nu en quelques heures un homme aux portes de la mort.

Et les hur­le­ments d’épouvante de la jeune femme redou­blèrent lorsqu’elle réa­li­sa ce qui se pro­dui­rait dans sept jours…


Commentaire

Après l’heure, c’est plus l’heure — 7 commentaires

  1. Comme dit JP, c’est vrai que le titre des­sert un peu l’histoire, quand il me l’a dit ce matin, j’ai pigé tout de suite, alors que la chute est super. J’aurais mieux vu un truc du genre “sur­prise” ou encore “mau­vais trip”…
    Bra­vo !

  2. Bra­vo, j’ai ado­ré. Com­plè­te­ment sur­prise aus­si par une fin tota­le­ment inat­ten­due, contrai­re­ment à Chris­ti­na je trouve ton titre excellent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *