DansDans l’escalier

Notre père, à Vincent et à moi, on l’avait retrouvé en bas de l’escalier. Une dizaine de marches tout au plus, juste de quoi se casser une jambe. Lui s’était rompu la nuque. Mort sur le coup, comme un lapin, en quelques secondes. Il n’a pas souffert, nous avait affirmé le toubib. Vincent avait trente ans, moi vingt-cinq, on n’était plus des gamins, bien sûr, mais… on n’avait plus de papa.

Comment avait-il pu tomber ? Après quelques années de tâtonnements, à chercher ma voie, je venais d’entrer à l’école de police. J’étais plein d’idéaux à la con, défendre la société, protéger les faibles, écarter du troupeau les brebis galeuses, toutes ces fadaises… J’y croyais dur comme fer, à l’époque. Malgré tout, je n’avais pas songé une minute que le décès de notre père pouvait intéresser les flics. Pourtant, étant donné les circonstances de l’accident, ils ont débarqué pour mener une enquête. Je voyais ça de l’intérieur, puisque je voulais entrer dans la maison et être l’un des leurs, mais aussi de l’extérieur, puisque j’étais un parent du défunt de mort violente.

J’ai été interrogé. Ça m’a fait drôle. Je me préparais à être poulet, et eux me traitaient comme un suspect. Je le sais aujourd’hui, que tout le monde est suspect, dans une situation comme celle-ci. Mais à ce moment-là, je ne comprenais rien du tout. Surtout, je ne pigeais pas ce que les enquêteurs cherchaient. Mon père avait glissé, ou trébuché, ou avait eu un malaise au mauvais moment et au mauvais endroit, il était tombé dans ce fichu escalier, et sa chute avait été particulièrement grave. Un concours de circonstances, une série de malchances. Alors, ils voulaient quoi, les flics ? J’ai même failli arrêter leur école…

À partir de là, Vincent et moi, on s’est parlé beaucoup moins. On avait été très proches, dans l’enfance, c’était mon grand frère, mon idole. Ensuite, la vie nous avait éloignés, comme ça arrive à tous les frangins. Il s’était marié avec Nathalie, ils avaient eu un gosse, puis deux, et ils avaient déménagé à quatre heures de route. De mon côté, j’avais mes fréquentations, j’avais un peu voyagé, j’avais rencontré Gabrielle. Avec Vincent, on se voyait moins souvent déjà avant l’accident, toutefois la mort de notre père a vraiment marqué une rupture. Alors que ce drame aurait dû renforcer notre relation, il a élevé un mur entre nous.

Vincent avait toujours été très proche de notre père, bien plus que moi. Parfois, c’est le privilège de l’aîné, parfois du petit dernier. Nous n’étions que deux, il a remporté cette faveur. Moi, je l’ai eu avec notre mère, qui était décédée elle aussi, trois ans avant papa. Le cancer. D’ailleurs, après cette disparition, notre père n’a plus été le même. Il a « lâché », comme on dit, et petit à petit, puis de plus en plus vite, bien des choses ont fichu le camp. Sa tête, d’abord. Il a eu des absences, des oublis, puis des hallucinations, des délires. Il mélangeait tout, il voyait une fourmi, il l’appelait lézard… Ensuite, le corps aussi a déraillé. La tension, la prostate, le diabète, l’équilibre, l’incontinence. Le fauteuil roulant. Une hospitalisation, une seconde, des chutes. On a commencé à parler de maison de retraite, à se renseigner sur les tarifs.

Et puis, ce fameux jour est arrivé, qui a démarré comme n’importe quel jour normal, et qui s’est fini aux urgences. Notre père était allongé sur un lit, recouvert d’un drap blanc jusqu’au cou, les yeux définitivement fermés. Vincent se tenait d’un côté, moi de l’autre. Je lui ai demandé ce qu’il ressentait…

« J’ai pas envie de parler. »

C’était sec. Vincent devait aller rendre visite à papa, ce jour-là, mais la veille, il avait annulé, ayant je ne sais quoi à faire. J’ai pensé qu’il devait se sentir vachement coupable, parce que s’il avait été là…

J’ai terminé mes études, je suis entré dans la police, avec cet uniforme que papa ne m’a jamais vu porter. Je me suis marié, moi aussi. J’ai eu un enfant, puis deux, puis trois, qui n’ont pas connu leur grand-père. J’ai pris du galon, j’ai été muté. Vincent également. On était encore plus éloignés, on se voyait encore plus rarement. À Noël, parfois, en été, quelques jours. On discutait de choses sans importance, comme des voisins ou des collègues, mais pas comme des frangins. Surtout, on n’a plus jamais parlé de notre père. Chaque fois que j’amenais ce sujet, Vincent se fermait, ou me disait carrément qu’il ne souhaitait pas aborder ce thème. J’ai pensé qu’il s’en voulait terriblement.

Je suis passé inspecteur, et enfin commissaire. J’étais dans la police criminelle. Nos enfants se sont mariés à leur tour, Vincent est devenu grand-père, et ce fut mon tour.

On n’est plus très jeunes, à présent, et à la retraite depuis longtemps. Un jour, une de mes petites-filles, qui est psy, m’a expliqué qu’à son avis, ce que j’ai cherché pendant toute ma vie en faisant mes enquêtes et en traquant des assassins, c’est ce qui avait bien pu arriver à mon père le jour de sa mort. Je n’ai rien répondu. Elle avait probablement raison.

Récemment, j’ai revu mon frère. Ça faisait plusieurs années qu’on ne s’était pas rencontrés. Il était avec son fils aîné et plusieurs de ses petits-enfants. Les jeunes se moquaient gentiment de lui, lui disant qu’un jour, il n’aurait plus de mémoire et qu’il ne trouverait plus sa braguette pour pisser. Il a répondu :

« Si un jour je deviens comme ça, ne me laissez pas dans cet état. Faudra me pousser dans l’escalier, ce sera plus simple pour vous, et ce sera mieux pour moi. Je ne veux pas rester prisonnier d’un corps sans tête. »

Vincent s’est tourné vers moi et nous avons échangé un regard long et lourd. Je me suis souvenu que notre père disait ça, lui aussi.


Commentaire

Dans l’escalier — 5 commentaires

  1. Enfin, je veux dire, bravo pour la nouvelle, très efficace. Pas pour le geste du grand frère…
    Les parents nous supportent patiemment jusqu à nos 20 ou 30 ans (et nous ne sommes pas tjrs des cadeaux). Quand ils deviennent vieux et très imparfaits… C est à notre tour de « faire avec ». D accord, c estparfois très dur !

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