CrimeCrime parfait

Les 7 péchés capitaux. 4- La colère

René n’avait jamais pensé qu’il remettrait les pieds dans cet endroit.

Il gardait un excellent souvenir de sa première visite. Sa jeune fiancée Silvia et lui étaient repartis de là enlacés, envahis par un immense espoir qui n’avait d’égal que le bonheur qu’ils ressentaient. L’avenir leur semblait aussi largement ouvert qu’un portail d’église un jour de Pâques. La vie était semblable à l’autoroute des vacances, qui les entraînait à grande vitesse vers un futur radieux. Dans ce futur, ils seraient riches, heureux, éternellement beaux, toujours liés, et entourés d’une ribambelle d’enfants épanouis, resplendissants et magnifiques.

Désormais, la situation n’était plus du tout la même, et c’était exactement pour cette raison qu’il était revenu. Il estimait avoir été trompé, et il comptait bien exprimer clairement sa déception. Pour dire les choses plus précisément, René était venu avec des idées de meurtre !

Bien sûr, il ne reconnaissait plus grand-chose. Le quartier tout entier n’avait plus rien à voir avec ce qu’il avait été vingt-cinq ans auparavant. En plus, René n’était pas revenu dans ces faubourgs depuis l’époque lointaine où il avait été jeune, insouciant et optimiste.

Rapidement égaré, il pensa demander son chemin à quelqu’un, mais en voyant les visages taciturnes des gens, uniquement des hommes, qui se tenaient sur les trottoirs, semblant attendre on ne savait quoi, il préféra s’abstenir. Il tira un plan de sa poche, lut le nom de la rue sur une plaque, s’orienta, et trouva la venelle qu’il cherchait.

En s’y engageant, il eut l’impression d’avoir voyagé dans le passé. Alors que rien aux environs ne subsistait d’autrefois, tout ici était exactement pareil à son souvenir, comme si l’écoulement du temps avait épargné ces vieilles maisons et ses murs délabrés. À moins, se dit-il, que le progrès ait renoncé à améliorer quoi que ce soit à ces façades sombres de crasses, où des vitres manquaient aux fenêtres, où les briques s’effritaient et où les odeurs de pourriture semblaient incrustées dans la pierre. Brusquement, il reconnaissait l’endroit dans ses moindres détails.

Parvenu devant le numéro qu’il cherchait, il vit la planche grossièrement gravée qui lui confirma qu’il était arrivé, et qui devait être la même que lors de sa première visite. Elle annonçait :

Giselle Demassieux

Voyance, tarots, lignes de la main

René poussa la porte à la peinture verdâtre craquelée et avança dans le couloir où planaient des relents de soupe et de moisi. Au fond à droite se trouvait l’antre de Giselle Demassieux. Il frappa, on lui répondit d’entrer, il entra…

Elle avait pris au moins trente kilos, et tant de rides que son visage paraissait hachuré. Pourtant, René la reconnut sans hésitation, car elle avait le même regard sombre qui semblait déjà, à l’époque, posé loin derrière celui qu’elle dévisageait. Giselle se tenait assise derrière une table en bois bancale recouverte d’une vieille nappe rouge. À sa gauche, il y avait une grosse boule en verre crasseuse sur un socle, et devant elle un jeu de cartes avec lesquelles elle faisait une réussite en attendant le chaland. Elle les rassembla d’un geste et fit signe à René de s’installer sur la chaise qui lui faisait face.

René se sentait soupesé, comme si Giselle évaluait déjà la somme qu’elle pourrait lui soutirer. Elle s’attarda sur ses yeux, remarquant sans doute qu’il était en colère, puis prit enfin la parole.

« Que puis-je pour vous, cher monsieur ? Vous êtes inquiet pour votre avenir ? »

Il se revit dans cette pièce presque identique, vingt-cinq ans plus tôt, avec Silvia à ses côtés, et il revit cette grosse femme repoussante leur débiter les mêmes sornettes. En lui, l’irritation monta d’un cran.

« Ce que je veux, c’est tout casser ici ! Vous êtes une menteuse, un escroc, une manipulatrice. »

Giselle en avait vu d’autres dans sa carrière.

« Ah ! c’est donc pour une réclamation.

— Un peu, oui ! Je suis venu vous consulter il y a plus de vingt ans avec ma fiancée. Vous nous aviez assuré que nous serions heureux, que nous aurions des gosses, du fric, que le bonheur s’étendait devant nous et qu’il durerait toute notre vie… Mythomane que vous êtes ! Canaille ! Profiteuse ! »

Pendant qu’il vidait son sac de fiel, Giselle ne se départait pas de son calme. Sans même daigner lever son gros derrière de la chaise, elle toisait René, attendant patiemment qu’il ait fini de rager. Lorsqu’il s’interrompit pour reprendre son souffle, elle sourit légèrement et lança :

« Et ça ne s’est pas passé comme je l’avais prédit ? Peut-être monsieur a-t-il omis de suivre mes conseils pour s’occuper de sa petite dame ? Racontez-moi…

— Vos conseils ? Vous m’avez taxé du fric, c’est tout ce que vous avez fait. Des enfants, on n’en a pas eu, Silvia était aussi stérile que le Sahara. On s’est fait une raison avec le temps, on a décidé d’adopter. Quatre années de démarches administratives, et au final, un garçon qui avait une maladie congénitale au nom imprononçable et qui est mort deux ans plus tard. On a tout recommencé, on a adopté une fille. Elle a été renversée par une voiture en sortant de l’école, ça fait douze ans qu’elle est paralysée. Quand ça a fini par être intenable entre nous et que j’ai eu besoin de prendre l’air, j’ai fréquenté une autre femme, Silvia s’en est rendu compte, elle a demandé le divorce pour faute. Son avocat a réussi à tout me pomper. Je suis ruiné, sans couple, sans famille, sans boulot, et je viens de découvrir qu’elle avait commencé à me tromper bien avant moi ! »

Tout en parlant, en criant, plutôt, il s’était rapproché de Giselle. Dans un geste désinvolte, elle baissa les bras, pour saisir la matraque qu’elle gardait à portée de main derrière sa table. Il faut être prévoyant, particulièrement dans ce métier.

Mais René ne comptait pas l’agresser. Pas de cette façon, en tout cas. Il était là pour la buter, pas pour la battre.

« Et alors, qu’attendez-vous de moi, monsieur ? Que je vous rembourse la consultation ?

— Non. Je vais vous expliquer pourquoi je suis venu. Pour vous dire que je jure sur votre tête que je vais tuer ma fille en rentrant. »

Il dévisagea Giselle.

« Bien sûr, c’est faux. Je l’adore, cette pauvre gosse, même infirme. Je serai donc un parjure. Vous savez alors ce qui vous arrivera… »

Giselle blêmit. Elle s’y connaissait, en serment et en perfidie. En avenir aussi. Elle comprenait que René avait trouvé la façon de réaliser le crime parfait…


Commentaire

Crime parfait — 6 commentaires

  1. Alors, c’est ça, tous ces morts que je croise dans ma vie ! Juré, je ne m’en serais jamais douté. Je le jure sur la tête de mon percepteur ! Qu’il s’écroule à l’instant si je mens !

    Et hop ! Un de moins. Je le raye de ma liste. Le suivant.…

    Je jure sur la tête de mon garagiste, cet en.…lé qui m’a fait payé trois le prix de la véritable réparation, que je n’ai rien compris à la nouvelle ci-dessus.

    Et hop ! Suivant !

    Merci, Claude. Excellent, ton truc !

    Bisous.

    Alain

    Ps : je file en vitesse : on vient de m’appeler pour assister à un enterrement.

      • Non, mais il a raison, Alain.
        C’est excellent, comme truc !
        Tu sais quoi ?
        Tu devrais le faire breveter…
        Mais je dis ça, je dis rien.
        Merci pour cette bien bonne mini.
        Des bises !
        Je file, j’ai toujours une girafe sur le feu (oui, doux, le feu. Je sais.)

  2. ben moi j’ai rien pigé du tout ! et j’ai pas trouvé l’os du gigot… alors le crime parfait ?
    tant pis, merci quand même pour cette lecture qui m’apprendra à me méfier de ma voyante… je l’enverrai chez mon ami zieutiste…

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