CrimeCrime imparfait

J’ai voulu faire ça le 18 avril, parce que c’est la saint Parfait. Ça m’a paru une date vachement indiquée pour commettre le crime parfait. Et puis, il fallait bien que ce soit un jour, non ? J’avais tout le calendrier comme choix, c’est tombé sur ce jour-là.

Ce que je désirais faire nécessitait une grosse préparation. J’ai commencé à y penser il y a une dizaine d’années. À cette époque, j’étais étudiant en sociologie, et je m’intéressais particulièrement aux réactions des gens lorsqu’ils se trouvent confrontés à des situations déstabilisantes. Par exemple, lorsque quelqu’un se met à parler tout seul à voix haute dans le métro, lorsqu’on voit une personne se promener nue dans la rue, lorsqu’on croise un type habillé en femme… Pour résumer, chaque fois que se produit, en public (ce point est important), une situation inhabituelle face à laquelle on ne sait pas spontanément comment réagir, parce qu’on ne dispose pas, dans le stock d’expériences accumulées, d’un comportement codifié pouvant nous aider à déterminer une réponse à ce qui arrive.

Si on est seul quand se présente la circonstance perturbatrice, pas de problème. On invente une manière de réagir et on l’applique. La réussite ou l’échec de cette méthode est enregistré, ajouté à la liste des acquis afin de pouvoir être réutilisé. Si on se trompe, ce n’est pas grave, nous sommes le seul témoin de l’erreur. Mais s’il y a du public, si on est en société, ça change tout !

Le regard des autres pèse très lourd. Plus précisément, c’est le regard qu’on croit que les autres posent sur nous, et avec ça le jugement qu’on imagine. La peur du ridicule est une force immense. Si l’on pouvait la transformer en énergie, il y aurait probablement de quoi s’éclairer pendant un bon moment. Pour ne pas se sentir grotesques, des hommes ont fui, sont morts, ont été violents, ou ont tué.

Dans une situation comme celles que j’ai décrites précédemment, aussi invraisemblable que cela paraisse, la plupart des gens font comme s’ils n’avaient rien remarqué. Si, en pleine rue, ils venaient à croiser un gars coiffé d’un chapeau pointu, chaussé de palmes de natation, en train de chanter une chanson paillarde à tue-tête, ils poursuivraient leur chemin sans même regarder le dingue, préférant prétendre n’avoir rien vu plutôt que de devoir adopter une attitude précise, alors qu’ils ignorent totalement laquelle prendre.

À l’époque, pendant que je travaillais sur ma thèse, j’ai fait beaucoup d’expériences dans ce domaine, avec des amis particulièrement désinhibés qui m’ont prêté leur concours en faisant en public des actes que beaucoup ne feraient pas en privé. J’ai été de plus en plus loin, et je me suis demandé jusqu’où il était possible d’aller.

Jusqu’au meurtre ?

Petit à petit, j’en suis venu à penser que la seule façon d’en avoir le cœur net, c’était d’essayer.

Je l’ai dit, ça m’a pris des années. Tout d’abord, il a fallu que je vainque mes propres résistances et tabous. Un assassinat, ça ne se fait pas. Pourtant, j’ai décidé d’en commettre un. Il ne s’agissait plus d’approfondir un point de comportement social, c’était devenu une affaire personnelle, je voulais de toutes mes forces étudier le fond et les limites de l’âme.

J’ai dû déterminer comment je tuerais. J’étais persuadé que plus ce serait spectaculaire et barbare, moins les gens réagiraient. Puis le moment est venu de choisir qui j’allais tuer.

Ce point n’était guère important, cependant je me suis en quelque sorte pris d’affection pour mon sujet d’expérience avant même de le connaître. N’étant pas un salaud, je ne souhaitais pas supprimer un brave homme ou une mère de famille, ni quelque personne agissant bien avec autrui. Toutefois, je ne désirais pas non plus m’en prendre à quelqu’un de méprisable ou méchant, car il était capital que je reste concentré sur mon analyse scientifique. Je ne voulais surtout pas qu’elle devienne un acte de justicier, un redressage de torts.

Choisir le bon candidat m’a demandé sept ans. Cent fois j’ai cru trouver le sujet idéal, cent fois j’ai fait machine arrière. Ceux-là ne se douteront jamais qu’ils ont failli être l’élément central d’un grand progrès pour l’humanité. Finalement, j’ai arrêté ma décision.

Il s’appelait Franck Guérin, comme vous le savez. Il vivait seul et n’avait pas de famille, de sorte qu’il ne manquerait à personne. Il n’était pas particulièrement mauvais, cependant il n’était pas non plus un saint. Je l’ai vu, de mes propres yeux, commettre par négligence des actes peu reluisants. Pendant une année, je l’ai surveillé, épié, étudié jusque dans les moindres détails, afin de connaître par cœur ses habitudes.

Le 18 avril est arrivé. Je savais très exactement ce que j’avais à faire, quand et comment. Et je l’ai fait. J’ai tué Franck Guérin, en pleine rue, en plein jour, en plein sous le nez de nombreux témoins, de façon sauvage et sanglante. Je me suis acharné sur lui à coup de barre métallique, en criant de toutes mes forces, en faisant tout pour passer pour un fou. J’étais déguisé en Pierrot lunaire, blanc rapidement éclaboussé de rouge.

Puis, sans prendre la peine de me cacher, je me suis changé, j’ai abandonné là mon arme et le corps martyrisé de Franck Guérin, et je me suis éloigné.

Aucun des passants, dans cette voie pourtant très fréquentée, n’était intervenu, ni n’avait esquissé le moindre geste, ni n’avait regardé dans notre direction. Ils étaient submergés par l’horreur de la scène, paralysés par leur inaptitude à déterminer ce qu’ils devaient faire, tétanisés parce qu’explosait sous leurs yeux une chose terrible qui n’arrivait normalement qu’aux autres à la télé, et aucun d’eux n’avait été capable de la plus petite réaction.

Des centaines de gens, dans cette avenue, m’ont vu et entendu massacrer mon cobaye. Pourtant, seulement cinq personnes ont parlé à la police de ce qui s’était produit, et encore, ils n’en ont livré qu’une version extrêmement allégée et minimisée, banalisée, réduite à un incident, un simple désaccord entre passants.

Tout se présentait comme s’il n’y avait pas eu de crime. N’est-ce pas là le crime parfait, si parfait qu’on ne le constate même pas ? Tout comme dans la lettre volée d’Edgar Allan Poe, j’avais étalé au grand jour ce que je ne voulais pas que l’on voie, et nul ne l’avait vu, détournant le regard.

Pourtant, je suis aujourd’hui devant vous, Monsieur le Juge. Je vais certainement finir mon existence en prison, toutefois, je ne regrette rien. L’expérience que j’ai réalisée était extrêmement importante, mes théories ont été vérifiées. Un jour, mes travaux seront reconnus et je serai cité dans les manuels des étudiants. Je m’appelle Paul Leduit, retenez ce nom. Je suis chercheur en psychosociologie. Je ne suis pas un tueur, pas un vrai, sinon, je me serais un peu mieux renseigné sur la bonne manière d’occire un homme. Car Franck Guérin n’est pas mort, ce qui a causé ma perte. Évidemment, il était la seule personne en mesure de réagir dans cette situation déstabilisante, puisqu’il n’en était pas spectateur craignant d’agir, mais acteur. Je ne sais pas s’il réalise la chance qu’il a d’avoir été choisi pour une expérience aussi importante…


Commentaire

Crime imparfait — 4 commentaires

    • Merci, Sabine. Dès qu’il y a un meurtre et des flics, tu accours ! 😛 Je ne m’étais pas encore frotté à la sociologic-fiction. Ça prouve que j’ai encore bien des domaines à explorer et bien des minifictions à écrire ! 😉

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