LeLe crapaud, la libellule et le serpent

Il est bien connu que la raison de l’homme devient une brindille frêle et vacillante lorsque l’ardeur amoureuse envahit son cœur. Pour celui qui encore en douterait, nous allons apporter la démonstration de cette affirmation.

Un crapaud qui d’aventure prenait le soleil en bordure de sa mare aperçut, se posant sur un jonc, une libellule au corps svelte et élégant. D’aucuns de son espèce auraient gobé l’insecte volant, ou du moins tenté de le faire.

Notre compère n’en fit rien.

Tout admiratif des charmes de l’odonate, le batracien, muet d’étonnement, ne le quittait pas du regard, suivant le vol vif et léger de la demoiselle. Et plus elle planait, rasant la surface des eaux comme un discours politique son auditoire, plus l’amphibien sentait son cœur battre plus fort. La transparence des ailes, la globularité des yeux, surtout la longueur de l’abdomen (lui qui était anoure)… tout chez l’avenant insecte le faisait fondre d’adoration.

Le crapaud, se mirant dans l’onde proche, constata sans coup férir qu’il ne faisait pas le poids, mais le pouah. Ses pattes pataudes, les pustules qui le couvraient, sa large et disgracieuse bouche… tout en lui était hideux, repoussant, monstrueux. De désespoir, il coassa, prouvant que son ramage se rapportait à son peaussage, ce qui ne lui remonta pas le moral.

Nouvellement amoureux, et peu accoutumé à cet état, le batracien au physique ingrat, comprenant qu’il n’avait aucune chance de conquérir de cœur de la belle volante, résolut d’en finir avec la vie. Comme il était vain qu’il se jette à l’eau, il choisit de se faire occire par son voisin le serpent.

Messire crapaud alla donc se camper devant l’antre de l’ophidien et donna de la voix afin de susciter l’ire du rampant. Hélas, celui‐ci, repu par une récente et abondante agape, somnolait, serein et dépourvu de tout projet martial. Il sortit néanmoins de sa tanière, cherchant qui provoquait un tel tintouin, et découvrit le batracien en proie à la détresse.

« Eh bien, que vous arrive‐t‐il, maître amphibien ?

— Il m’arrive, seigneur serpent, que l’amour s’est emparé de mon cœur, sans toutefois m’offrir l’espoir d’être payé de retour. De sorte que je n’ai plus goût à l’existence.

— Voilà une histoire sardine en boîte.

— Plaît‐il, messire ?

— Je veux dire sans queue ni tête.

— Ah, oui, bien sûr. »

Le reptile était perplexe. Il se serait volontiers gratté le crâne s’il en avait eu les moyens, car il ne voyait pas ce que l’autre venait faire chez lui.

« Pour quelle raison m’avez-vous mandé ? Je dois vous avertir que je ne connais point de remède à cette maladie de l’amour.

— Je voudrais, que vous, qui êtes venimeux, m’aidiez à en finir avec ce monde cruel où je ne puis souffrir plus longtemps cette vie, qui m’est devenue un poids énorme.

— Vous êtes fou, mon ami ! Je ne puis me rendre à vos raisons !

— Pourtant, ainsi que vous le savez, la raison du plus fol est toujours la meilleure. Alors si de vos crocs libérateurs, vous aviez la bonté de m’alléger de mon fardeau, je vous en serai reconnaissant jusqu’à ma m… éternellement. »

Le serpent, nous l’avons dit, n’était point en jambes ce jour‐là. Afin de gagner du temps, il prétexta que la chose était impossible, puisqu’il était gaucher et que le crapaud à sa main droite se tenait.

« Qu’à cela ne tienne ! », coassa l’amphibie. Et il changea de côté.

« Ainsi que vous le voyez », reprit l’ophidien, « je suis moi‐même peu gâté par dame Nature. Elle m’a privé de membres, ne m’a accordé pour m’exprimer qu’un angoissant sifflement, et m’a affublé d’une triste réputation. Tout le monde se défie de moi, les hommes me haïssent, les femmes me craignent, de surcroît on m’accuse d’être à l’origine de tous les maux de la Terre. Alors, votre petite injustice… la belle affaire !

— Mais qu’importent ces soucis‐ci, tant que l’amour ne vous a point atteint de ses mortelles flèches ? Je me moquais bien d’être répugnant, avant de désirer plaire à la plus ravissante des créatures !

— Mais qu’est-ce donc que cet amour, dont vous me rebattez les oreilles ?

— Vous l’ignorez ? Ah ! Misérable que vous êtes ! Je vais tâcher de vous le dire. L’amour, c’est… c’est… C’est vouloir chanter du matin jusqu’au soir.

— Vous voulez chanter ? J’en suis fort aise. Qui vous en empêche ? Chantez, dansez, même, et laissez‐moi digérer à mon aise.

— Mais mon amour ne sera pas, ne pourra jamais, m’être rendu par celle dont je suis épris !

— Parbleu, mais qui est‐elle donc, cette fatale ? »

Et le crapaud montra au reptile l’objet de ses délires, la libellule qui avait enflammé son âme, afin qu’il constate la beauté de cet insecte et le prenne en pitié, lui.

« Alors, maître serpent, qu’en pensez‐vous ?

— Aucun intérêt. Ce n’est pas de cette chair que je me nourris.

— Je vous présente ce qui m’est le plus cher, et vous me parlez de chair ! Ils ont bien raison, ceux qui vous estiment vile bête. »

Tandis qu’ils devisaient, et qu’entre eux le ton montait, la gracieuse demoiselle prit son envol au‐dessus des eaux de la mare. Alors qu’elle s’élevait dans les airs survint une hirondelle qui toute crue la goba.

Brusquement débarrassé de cet encombrant et fol amour qui lui rongeait l’entendement, notre crapaud, pétrifié d’horreur, regardait s’éloigner l’assassin, tandis que le serpent, retournant à son nid, lui livra cette ultime réflexion :

« Dans votre situation, rien ne sert de mourir, fallait chérir avant. »


Commentaire

Le crapaud, la libellule et le serpent — 16 commentaires

    • L’esc@rgot et la mouette.
      Maître esc@rgot, sur un grand mât perché,
      Vit approcher une mouette au gros bec, emmanché d’un gros cul.
      “Eh bonjour, monsieur de l’hélice,
      Que vous êtes gluant, que vous me semblez mou !”
      À ces mots, le g@stéropode ne se sent plus péter,
      Saisit une grande rame et *PAF*
      Explose la tronche du volatile.
      La morale, c’est que si tu n’as rien à dire d’intelligent,
      vaut mieux que tu fermes ta gueule.
      😀 😆 :mrgreen:

  1. Oh j’adore Claude ! Je suis une fan des fables et celle‐ci me plaît beaucoup. Puis‐je faire une petite pub sur mon article renvoyant sur ton site ?
    Et ta réponse à G@rp aussi 😛
    Bisous !

  2. Friable fable ou fable fiable ?
    La fontaine se noierait dans sa propre eau fort de tes à propos.
    Mais tant va la ruche “allo, quoi !” qu’à la faim, elle périt.

    J’avoue avoir bien aimé, et plus encore. Que dire ! J’en ai ri !

    Bisous baveux

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