078-CoupDeVieuxCoup de vieux

Si tu avais vu l’état du wagon quand ç’a été terminé, tu aurais pensé qu’il avait fallu une douzaine de ninjas, pour mettre un pareil bordel. Mais on n’était que deux, au départ : Mickael et moi. C’est les autres qui ont tout fait ; nous, on était les victimes.

Mickael, c’est mon chien. Je l’appelle comme ça à cause de Jackson, parce qu’il est blanc et qu’il a tout le temps l’air malade, ce clébard.

Il était six heures ou six heures et demie de l’après-midi. Je pourrais me démerder à prendre le métro aux heures où il y a moins de monde, vu que j’ai été mis à la retraite comme un bon à rien. Mais dans ces créneaux-là, il n’y a que des vieux, alors, quand j’ai besoin d’aller quelque part, j’y vais aux heures de pointe. Exprès.

Je suis monté dans le wagon en jouant des coudes, avec Mickael dans mes bras, et je me suis accroché à la barre. Alors que la sonnerie retentissait, j’ai senti qu’on me tapait sur l’épaule. Je me suis retourné…

« Tenez, monsieur, prenez ma place, je peux rester debout… »

Il avait dix-sept ans, dix-huit à tout péter, les cheveux rasés tout autour de la tête et une crête au-dessus, des écouteurs vissés dans les ventouses, et un sourire idiot. Et basané, en plus. Un petit branleur, quoi. Et ce petit branleur était en train de me traiter de vieux. Tu le crois, toi ?

Il pensait peut-être que j’allais m’écraser à cause du monde qu’il y avait, mais c’est mal connaître Titi Trégault. Titi, c’est comme ça qu’on m’appelait quand je trimais à Rungis, parce que j’imitais le piaf des dessins animés. « Tiens, j’ai cru voir un gros minet… » Ben là, j’avais cru voir un jeune imbécile, et je l’avais bien vu.

« Et tu te crois malin ? », j’ai demandé.

Il m’a regardé avec des yeux en billes de loto, comme s’il pigeait pas.

« Hé ! m’sieur, c’est juste si vous voulez vous asseoir…

— Ta gueule ! La ramène pas, en plus.

— Mais qu’est-ce j’ai fait ? »

Il essayait de reculer, mais il pouvait pas, à cause du monde qu’il y avait.

« Qu’est-ce que t’as fait ? Tu me traites de vioque devant tout le monde et tu demandes ce que t’as fait ? Tu la vois, celle-là ? »

Il a regardé ma main. Pif, je lui ai collé une baffe. Il a sauté en arrière, mais il a rebondi sur ceux de derrière lui. Paf, une deuxième de l’autre côté. Il avait la stéréo, le basané.

« Mais, monsieur, que faites-vous ? a demandé une femme à côté de moi. Pour une fois qu’il y a un jeune bien élevé…

— Vous mêlez pas de ça, madame, j’ai répondu. Vous croyez pas que je vais me laisser faire par un petit branleur comme ça ? »

Pendant ce temps, les copains de l’imbécile s’étaient approchés. Parce que ça se déplace toujours en troupeau, ces bêtes-là. T’aurais vu comment ils étaient fagotés ! Des falzars à se faire dessus, des pompes mêmes pas lacées, des T-shirts de clodos et bien sûr des blousons de racailles. Ils étaient quatre, qui essayaient de se faire plaindre.

« Mais, m’sieur, il vous a juste laissé sa place, not’pote.

— Ouais, il vous a pas traité.

— Fermez-la, morveux ! » Ils commençaient à m’échauffer. Il faut jamais reculer devant des voyous comme ça. Tu te laisses mordre le doigt, et c’est le bras qui y est bouffé. Alors, j’en ai chopé un autre qui passait à ma portée. Pif, paf, encore un aller-retour.

« Arrêtez, m’sieur, c’est grave trop con !

— Mais, monsieur, cessez ! » La femme qui revenait à la charge. Comme elle était de leur côté, elle y a eu droit elle aussi. Paf ! Une seule, mais bien sonnante !

Du coup, un grand type qui s’était tenu à carreau jusque-là a ouvert sa bouche. Il a commencé à m’insulter et en même temps il m’a attrapé par le bras pour me tirer en arrière. Mickael n’aime pas qu’on me touche, et il a bien raison. Depuis le début, il disait rien, il grognait même pas parce qu’il sait se contrôler. Je connais la bonne éducation et je l’ai enseignée à mon chien. Si j’avais eu des gosses, j’aurais fait pareil et ils auraient pas été comme ceux-là.

Mickael a mordu le grand type, qui s’est mis à hurler. Il est pas gros, Mickael, mais quand il mord, il fait pas semblant. De colère et de douleur, le mec a collé une tarte à mon Mickael pour qu’il le lâche. Alors que c’est lui qui avait commencé ! Je lui ai fichu mon pied dans les tibias. Un des jeunes a pris sa défense. Il aurait pas dû, je lui ai aussi balancé mon pied, mais un peu plus haut que les tibias ! Il était plié en deux. La femme voulait l’aider à se relever, mais elle a été bousculée par un autre morveux qui m’a sauté dessus. Elle est tombée sur le sol et le branleur sur moi. J’ai posé Mickael par terre en criant « Attaque ! », et Mickael a attaqué…

Il a attrapé la meuf par une jambe et il a tiré. Les quatre voyous se sont jetés sur lui pour qu’il ouvre les mâchoires. Mais pour résister, je savais que je pouvais compter sur Mickael. D’autres gens, qui n’avaient pas tout suivi, ont cru que les jeunes voulaient tabasser la femme. Ils ont tabassé les jeunes. Le grand type a essayé de me mettre son poing dans les gencives, mais moi, j’ai fait du taekwondo et je lui ai envoyé mon pied dans le nez. Sauf qu’il y avait trop de monde et que j’ai pas pu monter plus haut que son genou, mais ça fait mal aussi. Et un autre m’a ceinturé par-derrière, en traître. Je lui ai collé mon coude dans je sais pas quoi. Mickael gueulait. La vieille gueulait. Les quatre petits imbéciles gueulaient… En moins de deux, une moitié du wagon tapait sur l’autre moitié. Y avait ceux qui n’avaient rien pigé, ceux qui croyaient avoir pigé, ceux qui pouvaient pas piger parce qu’ils étaient trop idiots…

La rame est arrivée à la station suivante et les portes se sont ouvertes. Ça criait de partout dans la voiture, et je sais pas pourquoi, ça s’est mis à crier aussi sur le quai. Et puis quelqu’un a tiré le signal d’alarme, ça sonnait, des gens couraient dans tous les sens…

Des infirmiers sont venus soigner les blessés. Ils ont voulu s’occuper de moi, mais je les ai envoyés se faire voir chez les Turcs. J’ai pas besoin de ça, moi, je suis ni un vieux débris ni une chochotte. Mickael m’a retrouvé, et on est partis ensemble, les autres n’avaient qu’à se débrouiller. Tout ce foutoir à cause d’un petit con ! Si on me laissait faire, je te les materais vite fait, moi, ces racailles de jeunes…

 


Commentaire

Coup de vieux — 7 commentaires

  1. Mooa qui suis très vieille et qui n’en ai pas honte, je suis heureuse de constater que des jeunots comme toi ont bien compris qu’en entassant comme des sardines un maxi de cons ensemble, on arrive à une connerie également répartie.

    • Jeunot, jeunot… faudrait voir à faire gaffe comment qu’tu me côzes !
      D’autre part, j’ai rencontré sensiblement le même pourcentage de cons dans le métro et dans les patelins perdus. Idem pour les vieux grincheux : aucun milieu n’en a le monopole. Dommage, ça permettrait de les éviter, mais ils sont partout. D’ailleurs, on peut avoir trente ans et être un vieux con, j’en connais !

  2. Moi qui voulais revoir The Shining… plus besoin ! J’ai ma dose d’ horreur pour la semaine ! Merci Claude.

  3. J’ai bien ri ! Je savais que y avait un complot de vieux qui vont au supermarché le midi juste pour embêter les gens, mais j’avais encore jamais entendu celle là.

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