054-CoupDeMainCoup de main

Stefan vit la vieille dame trébucher à quelques mètres devant lui. Elle tenta de reprendre son équilibre en faisant un pas de côté, mais ses forces furent insuffisantes et sa jambe se déroba. Elle tomba de tout son long en criant. Elle n’avait pas eu le réflexe de tendre les mains en avant, de sorte que le choc fut encaissé par sa poitrine. En plus, sa tête avait violemment heurté le sol. Du sang coulait de sa tempe et laissait présager des lésions internes sans doute plus importantes.

Le cri de la vieille se changea rapidement en hurlement de souffrance.

Stefan se rua. Pour une fois que ça se produisait juste devant ses yeux, il n’allait pas laisser passer sa chance. D’habitude, il arrivait toujours trop tard sur les lieux d’un accident. Cette fois, il avait la priorité, et il en profiterait !

Il commença par tirer la vieille sur le trottoir pour qu’elle ne se fasse pas écraser par une voiture. Une morte ne lui serait d’aucune utilité. Ce service était offert.

« Bonjour, madame. Vous avez besoin d’un coup de main, je vois. »

Elle le regarda, la douleur envahissant ses traits.

« Vous n’avez plus rien à craindre, je suis là, poursuivit Stefan. Je possède un diplôme de secouriste en cours de validité (il fouilla dans sa poche intérieure et exhiba le document sous les yeux de la dame), je peux donc vous prodiguer les premiers secours. Je suis en mesure de faire appel à un médecin qualifié et de vous emmener personnellement dans un centre équipé ou même dans un hôpital si vous le souhaitez ou si les circonstances l’imposent. Bien entendu, tout cela dépend de la somme dont vous disposez. J’accepte les chèques et je prends la carte bleue grâce à une application spéciale intégrée à mon smartphone. »

Elle le regardait en grimaçant.

« Salaud, dit-elle.

— Les insultes sont en sus. Défoulez-vous tant que vous voulez. »

Stefan lui souriait aimablement. Pendant cet échange, plusieurs personnes s’étaient approchées et attendaient en se bousculant. Stefan avait la priorité, car il était arrivé le premier auprès du blessé. S’il ne parvenait pas à un accord avec la vieille, le suivant tenterait sa chance, mais pour l’instant, il était seul à pouvoir négocier avec elle. Il reprit :

« Normalement, je prends cent euros pour les premiers secours, mais dans votre cas, ce sera cent cinquante à cause de la présence de sang qui pose des problèmes d’hygiène. Pour seulement trente euros de supplément, je peux réaliser un bandage sur votre tête. Si vos blessures sont importantes, ce que je crains fortement, la présence d’un médecin diplômé est indispensable. J’en connais un excellent, et je me ferai un plaisir de le faire venir pour vingt euros. Bien entendu, cette somme ne comprend pas ses honoraires. Ensuite… »

La vieille femme ferma les yeux, en gémissant un peu plus fort. Elle porta ses mains à sa poitrine, ce qui lui arracha un cri supplémentaire. La flaque de sang sous sa tête s’agrandissait. Stefan lui sourit.

« Vous souffrez ? Je peux vraiment vous aider. Il suffit d’un mot de votre part. »

Elle essaya de dire quelque chose, mais il n’y eut qu’un soupir pour franchir ses lèvres blanches. Le type qui était en deuxième position s’impatienta :

« Qu’est-ce que tu fais ? Fais-lui signer le contrat ou passe la main au suivant si tu es récusé ! Mais ne traîne pas, elle va nous claquer dans les pattes. »

Stefan s’empourpra. L’autre avait raison, mais il manquait d’expérience et ne savait comment décider sa cliente à franchir le pas. Il répliqua violemment.

« Ça va, lâche-moi, j’ai la priorité, je mène mon affaire à ma façon, c’est compris ? »

C’était en effet la règle tacitement acceptée par tout le monde, alors Numéro Deux n’ajouta rien, mais il fit la grimace. Stefan revint vers la dame.

« Donc, madame, je vous demanderai juste de bien vouloir apposer votre signature sur ce contrat-type. Si vous n’êtes pas en mesure de le faire lisiblement, une griffe est acceptée par tous les tribunaux. »

Elle trouva la force de le regarder. Mais le vit-elle vraiment ? Rien n’était moins sûr. Le coup à la tempe devait être plus important qu’il avait semblé à Stefan, à moins que les hémorragies dans sa poitrine ne soient très graves. La vieille était au bout, cela sautait aux yeux. Il perdit encore quelques précieuses secondes à essayer de lui fourguer son contrat, mais en vain. Elle expira.

Numéro Deux laissa alors exploser sa colère.

« T’es vraiment un manche, toi ! Tu voyais pas qu’elle était cuite ? Tu as passé ton temps à lui caser tes premiers secours à la noix, au lieu de lui proposer un prêtre. Imbécile ! Que tu perdes une affaire, c’est ton problème. Mais tu as fait rater un coup à tout le monde. Quand tu sais pas quoi faire passe ton tour, c’est la règle !

— C’est vrai, insista Numéro Trois. C’est pas très solidaire, comme attitude ! »

Stefan se rendait compte de son erreur et de ses conséquences.

« Scusez, c’est le manque d’expérience. Vous avez tous débuté un jour, non ?

— Oui, mais quand même… pas au point de confondre un blessé avec un mourant. »

Ils s’éloignèrent. Stefan était déçu. Pour une fois qu’il arrivait le premier, sa cliente avait passé l’arme à gauche trop vite. Fichu métier ! Il laissa là la vieille dans sa mare de sang et s’en alla, renfrogné et les mains dans les poches.


Commentaire

Coup de main — 3 commentaires

  1. Terrifiante cette histoire. Ce texte pourrait, peut-être bien, ne pas se classer dans « science-fiction », mais dans « prémonition ».

  2. Mais alors, quand la personne est mourante, tu lui fait les poches ?
    c’est comme en Italie ?
    Excellent ce texte et tellement … Evident !
    je me demande pourquoi ça ne m’étonne même pas ?

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