CouCou et blessures

Salut. Moi, c’est Bobby. Je suis une girafe.

Quoi, ça ne se voit pas ? Normal, c’est à cause du cou.

Non, pas du coup. Ni du coût.

Du cou !

Avec un cou comme celui que j’ai, personne ne reconnaît en moi une girafe. Regardez… De ce côté. De celui-là. De dos. De face. Vous voyez ? Ne soyez pas gêné, dites-moi franchement, j’ai déjà tout entendu, et des choses bien moins gentilles que tout ce que vous pourrez me balancer.

Mon cou n’est pas normal ? En effet. C’est-à-dire qu’en fait, il est normal ? Oui, on peut le voir comme ça. Normal pour quiconque ne serait pas une girafe, mais anormal pour tout animal appartenant à cette famille. Je devrais avoir un cou long de deux mètres à deux mètres cinquante à lui seul, le mien plafonne à quarante centimètres, comme celui d’un zèbre. Voilà le sale coup que m’a fait la vie.

Pourquoi suis-je comme ça ? Je n’en sais rien. Quand j’étais gosse, ma mère disait que c’est à cause de ma naissance. Faut vous expliquer que les girafes ont des difficultés pour plier les pattes de devant. Vous avez certainement déjà vu certains d’entre nous en train de boire, antérieurs largement écartés ? (Je reviendrai plus tard sur ce point.) Eh bien, imaginez comment ça se passe à la naissance. La mère est forcément debout, à cause de ce problème de genoux, et lorsque le petit voit le jour, il commence son existence par une chute de deux mètres. Paf ! Il paraît que moi, je suis tombé sur le crâne et que mon cou est rentré comme la tortue rentre sa tête et le caméléon sa langue.

Essayez donc d’avoir une vie normale avec un tel handicap. Ça vous fait rigoler ? Je vais vous donner un exemple. Vous savez où vivent les girafes ? Oui, en Afrique. Dans la savane, plus précisément. C’est plat, avec juste un peu d’herbe sur le sol et quelques arbres très hauts. L’herbe qui est au sol, on ne peut pas l’attraper en raison de ces articulations qui plient mal, par contre, tout ce qui est dans les arbres est à notre portée exclusive. Enfin… à la portée exclusive des autres girafes. Parce que moi, bernique ! J’y arrive pas à cause de mon cou de zèbre. Et l’herbe, j’y arrive pas non plus à cause de mes pattes de girafe avec genoux récalcitrants. J’ai beau faire le grand écart, pour brouter, c’est mission impossible. Alors, boire… Il faut que j’entre carrément dans la flotte, à condition qu’il y en ait assez.

Malgré ces problèmes, j’avais réussi à me faire un copain, quand j’étais jeune. De me voir si petit et mal formé à côté de lui, ça le gonflait, ça lui donnait l’impression d’être exceptionnel. Un jour, je lui ai rendu je ne sais plus quel service, et il débordait de reconnaissance.

« Merci, Bobby. Merci beaucoup. »

Et moi, comme un imbécile, j’ai vu rouge.

« Beau cou ? Beau cou ? Tu la vois, celle-là ? Tu veux te la prendre ? »

Et paf ! Après coup, j’ai pigé l’erreur, j’ai tout fait pour qu’il me pardonne, hélas… le mal était fait.

Le mal ! Parlons-en, du mâle… Avec les femelles, je vous raconte pas !

« Mais c’est tout petit, tout mignon, ça. Et quand tu te lèves, ça donne quoi ? Ah, tu es déjà debout… »

J’ai jamais été un bon coup, à un point que vous pouvez pas imaginer. Remarquez, la situation présente un avantage : aucun risque que je tombe sur une qui voudrait me passer la corde au… cou.

J’ai essayé de me faire adopter par les zèbres. Vous devinerez jamais pourquoi ils m’ont jeté. À cause de mes pattes trop longues ! Si, si.

Alors, j’ai tenté le coup auprès des okapis, ils m’ont dégagé eux aussi. La raison ? Je n’avais pas un de ces ridicules pantalons de zèbre.

Pour les antilopes, je cours pas assez vite. Pour les hippopotames, je sais pas nager. Pour les impalas, je suis trop grand. Pour les éléphants, trop maigre. Pour les rhinos, trop frêle. Je pouvais aller où je voulais, je me retrouvais toujours dans la mouise jusqu’au cou.

Je sais ce que vous pensez. Vous vous imaginez que ma particularité m’apporte un avantage que je suis le seul à posséder, et que grâce à ce don, j’ai réussi à sauver ma tribu tout entière pour faire une happy end. Par exemple, on était dans un bosquet. Les autres étaient en train de manger les feuilles des acacias à six mètres d’altitude, lorsque soudain (je vous sens trembler, là), une troupe de lionnes s’est approchée en rampant, dans le noir dessein de se repaître des jeunes, des vieux ou des malades. Les autres girafes n’ont rien remarqué, la tête perdue dans les plus hautes branches, et les fauves auraient pu se jeter férocement sur nous, si moi, les yeux au-dessous des frondaisons, je n’avais pas vu arriver le danger, sonné l’alarme et sauvé tout le monde.

Ben non, ceci ne s’est pas produit. Les autres ont peut-être été attaqués, je n’en sais rien et je m’en taponne. Je n’étais pas là.

J’étais à Paris. Et j’y suis toujours.

J’ai été capturé pour être exposé au zoo de Vincennes. Des types ont déboulé avec des lassos, j’ai couru, couru, couru, j’ai risqué de me rompre le cou, et j’ai finalement été kidnappé. Pas de chance ? Au contraire ! Ici, personne ne m’embête, je suis dans un enclos séparé de celui des girafes ordinaires. Il y a un petit panneau qui annonce « Girafe (Giraffa camelopardalis) », mais c’est une erreur. Je m’appelle Bobby, ce qu’ils ne savent pas. On me présente comme un animal exceptionnel, une rareté, à cause de ma particularité. J’ai droit à des égards, à un traitement spécial, à de la nourriture hors pair. Plus de fauves dangereux, plus de problèmes pour boire. Des enfants viennent me voir et me photographier, ils n’ont pas l’autorisation de me toucher ni de me donner n’importe quoi à manger. J’ai un copain corbeau qui passe me rendre visite de temps en temps. Il se pose dans mon enclos, jette un « Cra ! Cra ! » retentissant et reste un moment pour me tenir compagnie. Il aime que je lui raconte comment c’était là-bas, en Afrique.

La belle vie, quoi. Un coup d’enfer…


Commentaire

Cou et blessures — 7 commentaires

  1. KAMOULOX !
    Elle est vraiment d’enfer, celle-là ! Aque tous ces coup/cous !
    Bien joué — et je me demande où tu vas chercher tout ça 😛
    Tu peux bomber le torse… pour le coup.
    Merci & chapeau 🙂

    • Pour ce qui est de “chercher tout ça”, sur ce coup/cou-là, je n’ai pas de mérite, c’est mon fils qui m’a mis sur la voie.
      N’est-ce pas, Bobby ?

  2. Si je comprends bien tel père tel fils. Chaque hauteur de vue présente des avantages, il ne faut surtout pas l’oublier. Une histoire qui me plaît bien. Merci

  3. J’ai beaucoup aimé. Les commentaires précédents ont tout dit. Rien à ajouter. Merci Claude pour ce petit moment de lecture.

  4. ah si seulement tous les court-cous pouvaient dire de même…
    joli conte sur les différences et la manière de (ne pas) les gérer… merci Claude !

  5. Merci Bobby et papa pour cette jolie histoire qui mérite le partage ? on en veut d’autres de ce style ! Au plaisir de te, de vous lire bientôt. Belle journee

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