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« Qu’est-ce que vous me racontez là, professeur Pomel ? C’est impensable, vous devez absolument donner cette conférence demain soir, le monde scientifique attend votre intervention avec impatience, comme vous le savez. Certains ont parcouru la moitié de la planète pour y assister.

— Ne paniquez pas, mon cher Ronald. Je vous ai juste dit que je suis malade comme un chien, pas d’annuler la conférence.

— Ah, vous serez donc en état de présenter vos travaux. Je suis rassuré…

— Non, je ne serai pas en état. Il se trouve que je connais un homme qui me ressemble énormément. Avec un peu de maquillage, et le public qui sera à une certaine distance de la tribune, personne ne verra la différence.

— Mais… comment saura-t-il ce qu’il faut dire ? Vous êtes un des plus grands physiciens du monde, vous êtes irremplaçable !

— Personne ne l’est. Ma doublure n’aura qu’à lire le texte que je lui fournirai. Quant aux questions de l’assistance, il n’y en aura pas. Pas demain, en tout cas. Vous n’aurez qu’à dire qu’une conférence complémentaire sera présentée dans deux ou trois jours, et voilà. D’ici là, je serai guéri.

— Mais professeur, je ne…

— Vous n’avez pas le choix, Ronald. Je ne peux pas être présent demain, et vous ne pouvez pas annuler. Donc, mon double, que j’ai pris la liberté de prévenir, se présentera à votre bureau dans une heure. J’ai également pris la liberté de lui promettre de votre part un cachet substantiel. Il vous en parlera. À propos de cachet, je vais prendre les miens et me coucher. Au revoir.

— Professeur ! Professeur ? »

Mais le professeur avait déjà raccroché. Ronald savait d’expérience qu’il était impossible de lui faire changer d’avis une fois qu’il avait décidé quelque chose. Que se passerait-il si la supercherie était découverte ? La science et les tricheries n’ont jamais fait bon ménage.

.oOo.

« Bonjour monsieur. Je suis envoyé par le professeur Pomel. Je pense que le mieux est que je reste anonyme. Appelez-moi Rémi. »

Ronald dut convenir que la ressemblance était frappante. Même sans grimage, il était difficile de se rendre compte que cet homme n’était pas le professeur lui-même. Sa voix et sa diction étaient différentes, mais il avait un peu plus de vingt-quatre heures pour apprendre à imiter son original, et la somme qu’il annonça pour son salaire avait de quoi le motiver pour ce travail. Ronald se dit qu’il ne s’agissait pas seulement d’un cachet, mais plutôt de toute la boîte !

« Au diable les scientifiques », pensa-t-il. « Ces gens-là vivent dans leurs pensées, sur un monde qui n’est apparemment pas le même que le reste de l’humanité. » Le professeur Pomel, en particulier, avait totalement perdu toute notion de la réalité. Une chose semblait certaine à Ronald, c’est que ce serait lui qui tomberait malade à la fin de cette affaire.

Malgré les appréhensions de Ronald, la conférence se déroula parfaitement bien. Rémi imita à s’y méprendre le célèbre physicien et pas un seul de ses confrères, même ceux qui le côtoyaient depuis des années, ne remarqua la substitution. Rémi avait posé le texte sur le pupitre qui lui faisait face, et s’y reportait avec un naturel confondant, comme l’aurait sans doute fait le professeur lui-même en consultant quelques notes.

Le moment que Ronald craignait était celui des traditionnelles questions du public qui concluaient tout exposé digne de ce nom. Comment Rémi s’y prendrait-il pour éluder cette étape ? Il le fit très simplement, et avec beaucoup d’aisance. Il prétexta une fatigue bien compréhensible à son âge, expliqua qu’une réunion complémentaire aurait lieu prochainement, consacrée uniquement aux questions, il ajouta une plaisanterie comme le faisait fréquemment son modèle, et se retira sous les applaudissements.

Ronald poussa un profond soupir de soulagement. C’était fini, sans anicroche.

Il régla à Rémi la somme convenue, lui rappela son engagement à garder un secret éternel sur sa participation, et l’accompagna jusqu’à une sortie qui donnait sur une ruelle, derrière la salle des congrès. Rémi s’éloigna à grands pas.

« Professeur Pomel ! S’il vous plait… »

Rémi continua à avancer comme s’il n’avait rien entendu, mais l’homme qui l’avait hélé avec un fort accent slave le dépassa en courant et s’arrêta devant lui.

« Professeur Pomel, quelle chance de vous croiser ! Je suis le professeur Tretyakov, de Moscou. Pardonnez-moi de vous aborder ainsi, je dois absolument rentrer dans mon pays dès ce soir, et il y a un point dont j’aimerais vraiment parler avec vous. Vous permettez ? »

Rémi réfléchit très vite. S’il refusait, il « grillait » son personnage, car Pomel, évidemment, ne se déroberait pas. Mais s’il entrait dans ce jeu, comment pourrait-il mener une conversation avec un spécialiste ? Il n’était pas physicien, lui ! Son hésitation fut trop longue. Le temps qu’il s’interroge sur la conduite à tenir, le professeur Tretyakov avait enchaîné, et il exhibait un dossier rempli de documents techniques et de formules alambiquées. Il désignait l’une d’elles, justement, d’un doigt qui sembla accusateur à Rémi…

« C’est ici. Vous supposez une égalité entre cette intégrale et celle-ci, à cause de la dérivée de cette fonction, dont la valeur serait, selon vous, proportionnelle au spin des particules de… »

Rémi ne comprenait pas un traitre mot à ce charabia. Dans la panique qui le gagnait, il eut soudain une idée qui lui parut LA solution. Reprenant pour un instant son rôle de professeur, il tira un stylo de sa poche et déclara en saisissant les papiers des mains de l’autre :

« En effet, mon cher confrère, vous avez raison. Il y a une erreur, peut-être une coquille à la reproduction de mes notes. Il faut ajouter ceci. »

Et, joignant le geste à la parole, il se contenta de mettre au carré un symbole au hasard dans la formule qui lui parut la plus compliquée. Tant pis si le travail de Pomel était dénaturé. Il trouverait bien un moyen de rattraper le coup. Plantant là le professeur Tretyakov, Rémi détala, laissant le russe contempler le résultat. Mais il n’avait pas fait vingt mètres qu’il l’entendit s’exclamer :

« Vous être vraiment un génie, professeur Pomel. Un génie exceptionnel ! Les applications militaires de cette formule dépassent de loin tout ce qui a été découvert jusque-là… »


Commentaire

Copie conforme — 5 commentaires

  1. J’aime bien ta phrase : « La science et les tri­che­ries n’ont jamais fait bon ménage ». La rigueur scientifique, en effet, n’admet pas la tricherie, mais l’Histoire des Sciences a malheureusement démontré de nombreux cas de mystifications…
    Sinon, la nouvelle est agréable à lire. Une illustration humoristique que les grandes découvertes (bonnes ou mauvaises…) naissent parfois du hasard !
    Bon, maintenant, j’ai à faire. Il me reste tout le week-end pour essayer de démontrer l’éga­lité « entre cette inté­grale et celle-ci, à cause de la déri­vée de cette fonc­tion, dont la valeur serait, selon vous, pro­por­tion­nelle au spin des par­ti­cules… » Hé, hé, celle-là aussi est bonne !

    • C’est à ces mystifications que je pensais. C’est vrai qu’il y en a à foison. Ce qui est amusant, c’est que certaines s’avèrent justes, après vérification !

  2. J’aime bien l’idée du hasard dans les découvertes ! Il y a aussi la triche possible : ce serait vraiment le professeur… Un peu vénal, mais « doublement » récompensé pour sa conférence !

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