ConteConte de la jeune fille qui en avait ras le bol

Je suis quelqu’un de très sensible. J’ai les émotions à fleur de peau. C’est pas de ma faute, je suis comme ça depuis toujours.

Vraiment depuis toujours.

Mon problème, c’est que je tombe facilement amoureux. Un beau regard, un doux sourire, une opulente chevelure… et hop, je suis fait !

Alors, quand j’ai vu la petite Vanessa, assise sur le parapet du pont, si jolie, si fragile, si malheureuse… j’ai craqué. Je me suis posé à côté d’elle, mes pieds se balançant dans le vide comme les siens. Et comme elle, j’ai considéré, quelques mètres plus bas, la flotte noirâtre et froide.

Elle s’est tournée vers moi, et j’ai découvert ses yeux bleus et tristes, son visage fin, sa peau pâle, sa bouche rose que j’avais envie de mordre…

Elle a reconnu le personnage que je suis, mais elle n’a pas eu peur de moi. Tout le monde me reconnaît au premier coup d’œil, mon identité n’a jamais fait l’ombre d’un doute. On ne me demande pas qui je suis, c’est inutile.

La petite Vanessa n’a pas eu l’air étonné ni effrayé. Après tout, c’est elle qui m’avait attiré, en s’asseyant sur ce parapet.

Je lui ai souri. Elle n’a eu aucune réaction, pas un tressaillement. Elle s’est contentée de reporter son attention sur l’eau sombre qui coulait en bas.

Dans une situation comme celle-ci, d’habitude, j’attends. Je sais bien que tout arrive à l’heure, pas avant, pas après. Seulement, cette fille me faisait vraiment craquer, alors j’ai engagé la conversation.

« Bonjour, Vanessa. »

Elle n’a pas répondu, n’a pas eu un mouvement, pas même un frémissement. J’ai ajouté :

« Tu sais qui je suis ? »

C’était bête de demander ça, mais faut pas oublier qu’à cet instant, j’étais juste un mec devant une fille qui lui plaisait. Ça nous rend tous un peu idiots.

« Bien sûr que je le sais », a-t-elle répondu. « Tu es la mort, et tu viens me chercher.

— Ça ne te fait pas peur ?

— J’avais peur de ne pas oser sauter dans la flotte. Mais tu es là, c’est la preuve que je vais le faire. Ça me rassure… »

Ma présence la rassurait ! Juste pour la provoquer, j’ai repoussé en arrière la capuche qui cachait mon visage.

« Tu ne me trouves pas horrible ? »

Elle m’a jeté un coup d’œil rapide.

« Non. »

J’ai carrément ôté ma capuche.

« Vraiment ? Je suis un squelette. Les os, ça ne t’effraie pas ?

— Non. Tu es tout blanc. C’est la couleur de la pureté. »

Alors ça, venant d’une fille aussi fraîche et craquante, ça m’a mis sur les rotules. J’ai préféré parler d’autre chose.

« Pourquoi tu veux sauter ? »

Une larme a coulé sur sa joue. Ça l’a rendue encore plus irrésistible.

« À cause d’un mec. »

Si, parmi toutes les suicidées, on me donnait une prime pour celles qui sont tombées sur un imbécile pas fichu de s’occuper de la fille qui l’aime, j’aurais les moyens de m’offrir une piaule grande comme un cimetière. Je me suis préparé à lui expliquer que moi, je suis pas comme ça, quand d’un coup elle a tourné sa mignonne frimousse vers mon crâne.

« Mais, j’y pense » qu’elle m’a fait, « on dit LA mort. Tu devrais pas être une femme ?

— On dit ça » j’ai répliqué, « mais tu peux voir que je suis un homme. Et un vrai, très sérieux, pas du genre à larguer une fille ou à mater la voisine. Moi, si j’avais une petite comme toi à mes côtés, tu peux me croire que je ferais pas n’importe quoi ! Je serais… »

Clac !

Elle s’est frotté la main. C’est qu’il est dur, mon maxillaire. Moi, par contre, j’ai rien senti. Une claque avec de si petites menottes, ça cause pas beaucoup de dégâts, même sur une joue faite de chair.

En plus, elle m’a jeté un regard qui tue. Évidemment, c’était totalement inutile, mais l’intention était bien là, et ça m’a fait quelque chose. Je vous le répète, je suis vachement sensible et émotif. Un grand romantique, quoi…

En attendant, il fallait que je rattrape la situation avec elle. Bien sûr, si je loupais mon coup, j’en mourrais pas, mais quand même, j’allais pas m’avouer vaincu à la première difficulté. J’avais un objectif clair en m’occupant de son cas, et je n’ai pas l’habitude de renoncer.

Donc, lancement du plan B : présentation des avantages tangibles.

« Tu sais ce que tu aurais avec moi ? La beauté éternelle ! À mes yeux, tu serais pour toujours la plus belle. C’est comme si tu gardais ce joli minois définitivement, pour les siècles des siècles. En prime, plus aucun souci à te faire pour les détails de la vie, parce que je gagne correctement ma vie. Tu pourras te consacrer entièrement à… » mon regard a glissé vers sa poitrine « … à passer de bons moments et à profiter de l’existence. »

Elle m’a regardé longuement sans rien dire. J’ai pensé qu’elle devait être muette de reconnaissance.

« Pôv’ type. »

Elle a sauté du parapet, mais du côté du pont. Elle a atterri avec légèreté sur la chaussée et elle s’est éloignée sans se retourner, pleine de vie.

Moi, j’ai ôté ma capuche et mon masque de mort qui me gênait pour respirer, et j’ai retrouvé mon vrai visage, celui de Jean-Pierre, conducteur de métro et voisin de la petite Vanessa. J’écoute à travers le mur et j’ai vu venir cette affaire… J’allais pas la laisser déconner, non ? Je l’ai déjà fait, de me déguiser en camarde pour faire changer d’avis quelqu’un qui en avait ras le bol, alors, j’ai l’habitude et j’étais sûr que si je la mettais en rogne contre moi, ça lui donnerait la force de repartir pour un tour.

J’ai souri, satisfait. Je n’avais aucune raison de faire de vieux os sur ce pont, donc je suis rentré chez moi. Quand même, demain j’irai rendre visite à ma voisine la petite Vanessa, parce que… c’est vrai qu’elle est craquante.


Commentaire

Conte de la jeune fille qui en avait ras le bol — 9 commentaires

    • Moi aussi ! 😉
      Je veux dire que j’ai été étonné par ma propre histoire. La chute que j’avais prévue n’était pas du tout celle-ci. Mais, alors que j’étais en train de rédiger les dernières phrases, une autre fin s’est en quelque sorte écrit “toute seule”, à l’insu de mon plein gré. Et j’ai dû reconnaître qu’elle était meilleure que ma première idée. Il faut toujours faire confiance à ses propres personnages, ils savent en général très bien se diriger tout seuls.
      Du coup, j’ai été obligé de récrire un bonne partie de ce qui précédait, car ça ne collait plus !

  1. Désolé d’arriver aussi tard, j’ai été retenu 😉

    Elle est excellente, cette histoire, Claude.

    Fluide, des répliques qui font mouche, des trouvailles dans l’inter-texte, et une fin qu’on ne voyait pas venir, mais alors pas du tout (comme toi, d’ailleurs 😛 )

    Bien joué, p@rtner ! 🙂

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