102-ContaminationContamination

Rien n’allait plus dans l’entourage de Zeus, le Dieu des dieux. Intrigues de cours, complots sous-marins, défis par-devant, coups bas par-derrière… Le boss avait du mal à maintenir le calme dans sa troupe.

Il faut savoir qu’à cette époque-là, au commencement de tout, il n’y avait que dalle. Ni ciel, ni terre, ni plante, ni bestiole, ni lumière ni air à respirer. Il n’y avait même pas de réseaux sociaux, seulement l’Olympe et une foultitude de divinités qui se chamaillaient pour tuer le temps, incapables qu’ils étaient de s’entretuer, étant immortels. Cet état présentait évidemment des avantages, mais aussi des inconvénients, parmi lesquels l’ennui, car l’éternité est très longue, une fois passé l’enthousiasme des premiers millénaires. Alors, pour se distraire, les dieux s’engueulaient, et ça devenait l’enfer.

Ce fut Héra, la douce épouse de Zeus — et sa frangine de surcroît — qui lui souffla la solution au problème de discipline qui menaçait leur quiétude. Son idée était d’organiser un mégaconcours pour les jeunes déités qui avaient de l’énergie en trop. Ainsi, ils seraient occupés à ce tournoi plutôt qu’à semer la zizanie.

Le challenge était simple : il suffisait de créer un monde. Comme il n’en existait encore aucun, le défi aurait en outre l’avantage de combler un vide. Ceux qui souhaitaient participer (et tous les fauteurs de troubles y furent grandement encouragés) n’avaient qu’à s’inscrire et rendre les copies avant la date limite. Le jury, rassemblant des divinités de différentes origines et présidé par Zeus lui-même en personne, statuerait alors et désignerait le vainqueur en fonction de divers critères : l’esthétique, l’équilibre, la viabilité, etc.

De nombreux jeunes dieux venus de divers horizons concoururent, ce qui donna un éventail de créations dans lesquelles chaque culture s’exprimait avec enthousiasme et exaltation. Ainsi, Krishna donna naissance à un monde très coloré. Celui de Neptune était recouvert par les eaux, celui de Pachacamac avait de nombreuses montagnes, celui de Yavanna était truffé d’arbres fruitiers, celui d’Éole était à couper le souffle, celui de la jolie Aphrodite encourageait l’amour, celui de Loki enflammait ceux qui le contemplaient…

Très vite, sous le regard des spectateurs, deux participants se détachèrent et firent figure de favoris. Ils se nommaient Jéhovah et Lucifer. Une grande rivalité s’installa entre eux, qui ne tarda pas à se transformer en jalousie pour Jéhovah, lorsqu’il se rendit compte que le système en cours d’élaboration par Lucifer était mieux conçu que le sien.

À vrai dire, la différence était ténue, car leurs deux univers étaient pareillement beaux. Les teintes en étaient harmonieuses, les formes régulières et structurées, les eaux et les terres étaient correctement réparties, les parfums, les sons, les climats, les températures, les êtres vivants… tout cela était bel et bon.

Mais, en se penchant sur les détails, on constatait que le monde imaginé et réalisé par le jeune Lucifer possédait de minuscules bricoles en plus, un équilibre mieux assuré, un avenir plus ferme, des lois plus cohérentes… Il ne s’agissait à chaque fois que d’une avance infime, mais ces petits riens additionnés signifiaient la défaite de ce pauvre Jéhovah, qui se morfondait, car il ne voyait pas comment améliorer sa création, dans laquelle il avait mis le meilleur de lui-même.

« Je ne laisserai pas gagner ce diable de Lucifer ! », se lamentait-il en serrant les poings de rage.

Il retournait à son ouvrage et peaufinait le vert des arbres, la musique du vent, la grâce des oiseaux, les dessins des constellations, le moutonnement des vagues, la fraîcheur de la pluie, la quiétude du soleil printanier, etc.

Pendant ce temps, Lucifer fignolait également, non pour écraser son adversaire, mais par amour du boulot bien fait. Évidemment, cela ruinait les efforts de Jéhovah, qui ne parvenait pas à combler son retard.

Jusqu’au jour où il eut une idée géniale.

S’il ne pouvait pas gagner, il pouvait provoquer la défaite de Lucifer en sabotant son travail. Il allait le contaminer…

Prenant modèle sur lui-même, il créa deux germes, un mâle et une femelle, qu’il appela respectivement « homme » et « femme ». Il les fit jaloux, mesquins, et faibles devant la tentation, à laquelle ils succombèrent rapidement en voyant de simples pommes. Jéhovah glissa l’homme et la femme dans l’univers élaboré par Lucifer pendant le sommeil de ce dernier, comme on infecte une colonie de lapins à la myxomatose.

Depuis cette époque, les deux virus s’acharnent à détruire tout ce qui les entoure dans le monde où ils ont été parachutés, afin d’en consommer goulûment tous les fruits. Eux-mêmes se sont reproduits dans des proportions qui les mettent à l’abri d’une disparition accidentelle.

La date de fin du concours approche, le verdict va bientôt être rendu. La création du vainqueur sera évidemment applaudie par le panthéon, et nul ne doute que ce sera celui de Jéhovah. Les autres, bien sûr, seront toutes détruites. Inutile de s’encombrer de superflu.


Commentaire

Contamination — 12 commentaires

  1. Ah bin zut, c’est pour quand le jugement dernier alors ?
    Une minifiction le samedi matin, c’est comme un cadeau de Noël en avance 🙂

  2. C’était donc çà, et c’est tout vu…
    tout d’la faut’à Gégé pis à Lulu.
    Alors c’est foutu
    On l’a dans l’bahut
    Zoyeux Noël et long sourire à toi, Claude, et aux tiens, ainsi qu’à tous les amis lecteurs !

  3. Bonnes fêtes de fin d’année à tous les germes mâles et femelles
    Et qu’on arrête de les culpabiliser : il est visible qu’ils ne sont que d’innocentes victimes
    Sur ce, je m’en vais assurer mon quota journalier de pollution…

  4. alors, ce verdict c’est pour quand ? pourtant c’est déjà passé le 21 décembre 2012 non ?
    j’adore ce texte, bien digne de ton (modeste) génie !
    Merci Claude et joyeuses fêtes à toi et aux tiens (pour autant que tu arrives à voir tes météores deux minutes !)

  5. Fabuleux texte ! Bien vu et marrant.
    Il ne manque que les recruteurs dans tout ça et encore, en cherchant bien…

    Bravo, Claude, très bonne idée et bien développée.

    Merci pour le plaisir.

    A.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *