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Le mercredi était le jour préféré du Père Francis, car ce jour-là, les enfants défilaient dans sa petite église, et il aimait beaucoup les enfants. Il aimait leur fraîcheur d’esprit, leur spontanéité, leur naïveté, leurs bouilles toujours épanouies… En confession, entendre la liste de leurs péchés était presque un plaisir. Les grandes personnes n’avaient que des histoires sordides à confesser. Des histoires de jalousie, de mauvaises pensées, de sexe, de colère, de haine, de vengeance, des histoires crapuleuses, des histoires sombres et sinistres…

Mais le mercredi, il entendait surtout des histoires d’enfants. Ah ! Les histoires d’enfants ! Ces chers petits venaient vers lui tête baissée, contraints et contrits, avouer dans l’intimité du confessionnal qu’ils avaient mangé un bonbon de plus que permis. Ou, les garçons, qu’ils trouvaient jolie Mademoiselle Irène, leur institutrice. Ou, les filles, qu’elles avaient malicieusement fait un clin d’œil à Raymond, le jeune apprenti du menuisier. Quelle fraîcheur dans ces aveux, quelle vie pétillante dans ces péchés qui n’en étaient pas vraiment. Le père Francis en était d’avance tout ragaillardi.

Ce mercredi-là, le premier enfant à se présenter au confessionnal fut un petit garçon de huit ou neuf ans. Il confia au Père Francis qu’il avait joué en cachette sur sa console alors que sa maman le lui avait interdit. Le brave curé sermonna l’enfant et lui accorda bien volontiers l’absolution, avant de le regarder à travers la grille s’éloigner en sautillant.

Le suivant était également un garçonnet. Il avait voulu se venger de sa grande sœur après une dispute, et pour ce faire, il avait coupé plusieurs feuilles d’une plante en pot qu’elle cultivait soigneusement depuis longtemps. Cette fois, le Père Francis fut plus sévère, car ce péché ressemblait un peu trop à ceux des adultes, avec leur rancune, leurs ressentiments et leur mesquinerie. Mais le petit se sentait aussi soulagé que le précédent en quittant l’église.

Ensuite, le Père Francis accueillit une petite fille aux joues roses encadrées de couettes qui dansaient gaiement sur ses épaules. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession, mais il fallait quand même en passer par le protocole des aveux. Elle mit un peu de temps à s’installer, disposant avec soin autour d’elle les fronces de sa robe bleue impeccablement lissée.

« Bonjour, mon enfant, dit le curé. Dis-moi, quel péché as-tu commis, pour lequel tu demandes le pardon de Dieu ?

— Bonjour. Ben voilà… ce matin, j’ai tué mon papa. »

Le Père Francis eut un sursaut. Sans doute avait-il mal entendu.

« Pardon ? Qu’as-tu fait ?

— J’ai tué mon papa, répéta docilement la petite.

— Mais, mais… Tu sais que c’est très grave, de tuer quelqu’un ?

— Bien sûr que je le sais. Je ne suis plus un bébé.

— Bien sûr. Évidemment. Dis-moi… Est-ce que quelqu’un d’autre est au courant ?

— Que j’ai tué mon papa ? Non. Vous êtes le premier à qui je le dis.

— Mais, où est-il ?

— Il est dans ma maison. Par terre, dans la cuisine.

— Il est tombé ?

— Bien sûr ! Un mort ne reste pas debout.

— Évidemment. Mais, heu… Comment l’as-tu tué ?

— Avec son fusil de chasse. »

Le brave prêtre suffoquait. C’est le sang-froid avec lequel la gamine lui répondait qui l’estomaquait le plus. Il ne savait que faire ni comment réagir devant cette situation qui le dépassait et dépassait le cadre de ses fonctions. Il était évidemment impossible de laisser cette enfant rentrer tranquillement chez elle avec une simple pénitence. Il reprit :

« Dis-moi, pourquoi l’as-tu tué ?

— Parce qu’il m’a fait des choses.

— Quelles choses ?

— Des choses que j’avais pas envie. »

Le curé réalisait lentement la portée de ce qui était en train de se passer dans son confessionnal. Pour commencer, il fallait prévenir la police.

« Il faut mettre les policiers au courant de ce qui est arrivé, dit-il.

— Vous allez leur dire ce que j’ai fait ? »

Le prêtre hésita.

« Je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Il y a un usage. On appelle ça le secret de la confession. Tout ce qu’on me dit ici, je n’ai pas le droit de le répéter.

— Rien du tout ?

— Non, rien.

— À personne, jamais, même pas à un policier ?

— À tout jamais, à qui que ce soit. C’est une des règles les plus sacrées de l’Église. Ce qui est entendu en confession reste secret pour toujours. Mais toi, tu dois aller le dire aux policiers. Ce sera ta pénitence. »

À travers la grille, le prêtre voyait la petite fille réfléchir, front plissé et lèvres pincées. Il avait encore beaucoup de questions à lui poser, et surtout, il fallait la convaincre d’aller elle-même raconter son histoire à la police. Il l’accompagnerait, si elle le souhaitait. La justice ne s’attaquerait pas à une enfant de cet âge, particulièrement si elle avait été victime de gestes obscènes. Mais que deviendra-t-elle, sans famille, placée dans un organisme social, si tendre et déjà brisée par la vie ?

« C’est pas vrai. »

Le Père Francis, brusquement tiré de ses pensées, regardait la fillette.

« Pardon ?

— Ce que j’ai dit, que j’ai tué mon papa. C’est pas vrai, bien sûr.

— Ah ? Ah ! Mais… Mais alors, pourquoi m’as-tu raconté ça ?

— C’était pour voir. Je voulais être certaine que vous gardez pour vous ce qu’on vous raconte. Maintenant, je vais vous dire ce que j’ai fait en vrai et qu’il faudra jamais répéter : j’ai embrassé un garçon sur la bouche ! »


Commentaire

Confession — 12 commentaires

  1. C’est trop mignon et astucieux de la part de la fillette !
    Merci pour cette petite histoire qui réjouit ma dix-neuvième heure de la journée.
    bonne continuation Claude ! et bon Week-end ! 🙂

  2. Un “Je vous salue Marie” pour la forme et le baiser
    Dix “Pater noster” pour le mensonge et la suée de ce pauvre curé.
    Un chapelet entier à l’auteur pour avoir lui aussi roulé ses lecteurs.

  3. Bien trouvé et bien amené. C’est angoissant. Mais, quel soupir de soulagement en arrivant à la fin du texte ! On a envie de faire un gros bisou à cette petite chipie.

  4. Il n’y aurait donc que moi pour dire que le second péché est plus grave que le premier ! Cette gamine mérite une punition exemplaire : boire toute l’eau bénite après la messe, na !

    Ceci pour dire : j’ai bien aimé.

  5. Si la petite fille a mené en bateau le curé, je n’oublie pas que c’est toi, Claude, qui nous amène aux portes de nos projections les plus sombres, p.ex., lorsque la petite fille dite que son papa lui a fait «Des choses que j’avais pas envie. » Alors quoi ? qu’étaient-elles ces choses ? Les réponses peuvent constituer le sujet de multiples histoires, sordides ou drôles…
    Merci encore, Claude, pour cette force d’évocation discrète, mais bien présente dans chacune de tes histoires. Salut :o)

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