Complot"Complot

Pilou repoussa la nourriture qui lui était proposée en faisant la grimace.

« J’ai pô faim. »

Sa mère grogna. Du groin, elle refit glisser l’auge vers son fils.

« Si tu veux devenir un jour grand, gros et gras comme papa, il faut que tu manges davantage, Pilou. Alors, vas-y, tu es en pleine croissance ! »

Pilou fit un pas en arrière. L’odeur l’alléchait, bien sûr, et la vérité, c’est qu’il avait vraiment la dalle. Jusque dans ses tripes, il ressentait l’envie dévorante de se jeter sur cette mangeaille et de tout bâfrer pour se remplir la panse. Pourtant, il refusa une fois de plus de s’alimenter.

« J’ai discuté avec le cheval, qui est là depuis plusieurs années, c’est lui le plus ancien de toute l’exploitation. Il en a vu passer, des cochons comme nous, des poules, des vaches, des brebis… Il m’a tout raconté. Le fermier et sa femme nous engraissent pour nous envoyer à l’abattoir. Ils nous gavent, c’est tout. Plus on est lourd, plus on sera vendu cher. »

Le père de Pilou haussa les épaules et, sans même sortir la tête de la mangeoire, il répliqua :

« N’importe quoi ! Si c’était le cas, comment il serait encore là depuis tout ce temps, le cheval ?

— Parce que lui, c’est le seul qui n’est pas là pour être bouffé, mais pour tirer la charrette.

— Ben voyons ! Et pourquoi pas pour danser la lambada, aussi ? »

Pilou était découragé. Il avait parlé de cette question avec les bovins, avec les gallinacés, avec toutes les bêtes de l’exploitation, et toutes s’étaient moquées de lui. Sauf Géro, le cheval, bien sûr. Depuis vingt ans qu’il était dans cette écurie, il avait fini par comprendre le principe. Il avait cité des noms, il avait raconté des anecdotes, il avait décrit le processus, il avait retracé ses soupçons, présenté les preuves accumulées… Mais Pilou était le premier qui le croyait.

Géro avait évidemment mis en garde tous les animaux qui étaient passés dans la basse-cour, l’étable, l’écurie ou la bergerie au cours des toutes ces années. Chaque fois, sans exception, on s’était gaussé de lui. On l’avait traité de paranoïaque, d’adepte de la théorie du complot, d’illuminé, de malade, de bourricot… Seul Pilou s’était donné la peine d’examiner les arguments, de se pencher sur les preuves, d’analyser les explications, jusqu’à réaliser que oui, en effet, le fermier et sa femme engraissaient le cheptel en nourrissant les bêtes avec des choses grasses et peu onéreuses au-delà du raisonnable, faisant fi de leur santé, afin de les faire tuer et de revendre leur chair au poids et plus offrant.

Depuis, Géro se sentait plus léger. Enfin, il n’était plus seul pour porter le fardeau de la vérité, et même si c’était avec un enfant qu’il en partageait la charge, le fait de se sentir épaulé lui donnait l’impression d’avoir des ailes.

Le problème, c’est que Pilou ne parvenait pas davantage que lui à se rendre crédible. Ses propres parents refusaient de le prendre au sérieux, et de considérer comme réelle la terrible menace qui pesait sur tous les animaux de la ferme.

« J’en ai marre », pleurnichait Pilou auprès de son pote. « On est seuls pour se battre contre leur entêtement à rester ignorants !

— On n’est pas seuls, Pilou », répondait Géro. « On est deux. Moi, j’ai été seul pendant toutes ces années, et je t’assure que c’est très différent.

— Ouais, ben n’empêche que j’en ai ras l’auge d’entendre répéter que j’ai de mauvaises fréquentations, que je devrais pas écouter toutes ces bêtises et que je ferais mieux de discuter avec les vaches qu’avec toi.

— Laisse-les dire, c’est pas grave.

— Mais si, c’est grave, ils risquent d’être tués, vendus, et mangés, tout de même ! »

Et c’était vrai que l’enjeu était sérieux. Il s’agissait réellement d’une question de vie ou de mort, d’où le désespoir du porcelet.

Le moment le plus difficile, pour lui, était celui où ses parents mangeaient, et ils mangeaient tout le temps ! Pilou était écartelé entre son envie de se jeter lui aussi sur la nourriture, et sa crainte de ce qui allait arriver. En plus, il devait invariablement subir les railleries de sa famille, qui refusait d’entendre raison.

« Oh ! combien de caprins, combien de vaches d’Aquitaine », clamait-il, « qui sont partis, joyeux, vers des auges bien pleines, dans ces mornes bétaillères ont été emmenés ! Combien ont disparu, car ils étaient dodus, dans le sombre horizon de la gastronomie. »

Et tous les animaux de la ferme se gaussaient de lui…

« Tu n’as rien pigé, Pilou. On nous transporte vers des lieux où l’herbe est plus verte toute l’année, les auges plus pleines toujours et le feuillage plus frais encore. »

Et un matin, Géro n’était plus dans l’écurie. Pilou pensa qu’on l’avait attelé à la charrette pour une course, puisqu’elle avait aussi disparu, mais un froid pressentiment enserrait son cœur. Car une drôle de machine trônait dans la cour. Et le fermier tournait autour, montait dessus, la flattait de la main…

« Avec ce tracteur », disait-il à la fermière, « on pourra bosser plus vite et plus longtemps qu’avec eul cheval. Ça coûte des sous, c’est vrai, mais c’est jamais malade, jamais fatigué. On va l’amortir.

— Qu’est-c’est ça, la mortir ?

— C’est quand tu gagnes plus que tu payes.

— Et le cheval, qu’est-ce t’en as fait ?

— Il est parti pour un monde meilleur. »

Pilou se sentit rassuré. Non seulement il n’était rien arrivé à son ami, mais en plus, celui-ci pourrait désormais se reposer dans un endroit mieux que la ferme. L’homme continuait à parler.

« J’ai pensé qui faudrait aussi envoyer le p’tit cochon.

— çui qu’est tout maigre vu qu’y bouffe que dalle ?

— Ouais. Tiens, le v’là, justement… »

Et d’un geste que l’expérience rendait rapide et précis, le fermier saisit Pilou par les pattes de derrière et le souleva de terre. Le goret couina tant qu’il put, rien n’y fit. Il se retrouva dans un des meilleurs restaurants de la ville, des gousses d’ail dans le groin et des papillotes sur les oreilles.

« À mon avis », disait sa mère à son père, « c’est quand même pas juste que Pilou soit parti avant nous. Il s’appliquait même pas à manger correctement… »


Commentaire

Complot — 11 commentaires

  1. Oh, combien de lecteurs, combien de fans addicts, qui, après avoir lu ce texte au faux espoir, dans de sombres pensées ont été projetés ? Combien sont éplorés, car les textes de Claude mènent très rarement vers la désolation ?
    Nous sommes désemparés devant ce pied de nez, nous qui voyions déjà le héros de Toulouse, dans le geste auguste du sauveur, épargner à la fois Rossinante et Naf-Naf. Pour la Littérature, bien sûr !
    Que nenni ! Il se moque ! Il nous ramène sur terre, entre dans l’ornière de la loi du marché, envoie les pauvres bêtes sur l’étal des bouchers et cherche à me vexer, moi qui tout en lisant, mangeais à pleines dents mon sandwich au jambon garni de cornichons et d’un peu de mayonnaise au citron.
    Le tout accompagné d’une bolée de cidre frais, il n’y a rien de meilleur ! Tiens ! s’il en reste une tranche, j’en m’en ferai bien un second.

    • Cette fois, j’ai été sombre, c’est vrai. Il est vrai que l’actualité ne m’inspire guère d’optimisme, à voir les foules plus agitées et hurlantes pour le 2-0 d’une bande de footeux que par le 49-3 d’une horde de j’m’en footistes. 😥

      • Oups, la réponse n’est pas au bon endroit.
        Pour le 2-0 VS 49-3, je suis heureux de voir que je ne suis pas le seul à me sentir profondément atteint dans mon intimité. Comprenne qui peut, mais le premier qui me retire ça, ça va chier ! (poète à mes moments perdus, si si)

  2. C’est du l’art.
    Ne nous cochon pas derrière nos fausses excuses : le jambon, c’est bon. Je veux bien devenir végétarien du moment qu’on m’autorise à manger de la viande.

    Moralité de cette minifiction : « Ty boufes, ty bouffes pas, ty crèv quand mêm » (la cicrane et la froumi)

    A.

    • Et dans deux jours, je m’envolerai pour Amsterdam ! Je vais enfin pouvoir contempler de mes propres yeux son célèbre porc…

  3. Une histoire cochonne lue pile au moment où je partais me faire du lard.
    Du coup, j’hésite.
    Bon, c’est décidé, j’irai plutôt végéter à rien faire.
    C’est dit.
    Cochon qui s’en dédit.

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